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Telos

Telos 1 / 2017 "Androgyne, Il les créa"

Claire-Élisabeth Bellet-Odent

Pourquoi Dieu a-t-il séparé ce qu'Il a uni ? (2)

Article

Texte intégral

Introduction

1Cette question, posée dans un registre un peu provocateur, nous place d’emblée devant le donné d’une humanité marquée par la bipolarité de deux êtres, homme et femme, qui sont de la même chair et pourtant distincts. Ce simple constat semble poser question à l’homme post-moderne : « Chaque époque, selon M. Heidegger, a une chose à penser. Une seulement. La différence sexuelle est celle de notre temps. »1

2Il est intéressant alors de s’interroger sur cette différence dans le dessein de Dieu, ce qu’elle peut signifier dans la création, et comment la comprendre dans notre culture contemporaine. Pourquoi Dieu a-t-il créé ce type d’humanité et pas une autre ? Pourquoi Dieu a-t-il séparé ce qu’Il a uni ? La séparation n’est-elle pas pour l’union ? Comment homme et femme manifestent-ils ensemble le projet créateur de Dieu ?

3Nous verrons en premier lieu comment le mystère de la sexualité est abordé dans les textes de la Genèse et en quoi ils proposent une approche différente de celle des mythes. Nous étudierons ensuite le dessein de cette séparation voulue par Dieu ; et enfin nous analyserons d’où peut venir une perception négative de la séparation entre homme et femme.

A) Le mystère de la sexualité dans les textes de la Genèse

4Les récits de la Genèse situent l’apparition de l’humain dans un ensemble plus vaste, celle de la création de l’univers tout entier. Ils envisagent l’être humain dans la différenciation sexuelle avec cependant des différences entre Gn 1 et Gn 2. Nous verrons si ces récits permettent de postuler la création d’un androgyne.

1) Quelques réflexions à partir des récits de la Genèse

5Nous présentons ici les aspects les plus importants sans développer l’exégèse précise du texte.

6a. Gn 1 : La création de l’humain, sommet de tout le déploiement du monde créé

7Le rédacteur nous parle de la création en termes de séparation : de la nuit et du jour, de la lumière et des ténèbres, etc. Enfin, survient la création de l’être humain.

« Dieu créa l’homme à son image

à l’image de Dieu il le créa

homme et femme il les créa. » (Gn 1,27)

8L’être humain est d’emblée mis en relation unique avec Dieu comme son image, distinct des animaux. Il est créé « homme et femme » dans un dimorphisme sexuel.

9L’étymologie hébraïque des mots mâle et femelle [zakar et neqeva] peut nous éclairer. [Neqeva] : celle qui perce ou qui appelle ; [Zakar] : celui qui se souvient. La femme appelle l’homme qui se souvient. Il s’agira de se souvenir ensemble de cette parole de Dieu : « Soyez féconds et multipliez-vous » qui interpelle l’homme et la femme pour qu’ils exercent leur maîtrise sur la création, une maîtrise au service de la vie. Une parole est donnée, celle de la fécondité, et Dieu voit que cela est bon.

10Adam en tant qu’humanité générique est donc représentant de Dieu. C’est l’image de Dieu, homme et femme, qui reçoit la bénédiction d’une manière égale. Dialoguer avec Dieu et dominer la terre appartient à l’homme et à la femme.

11Le passage du singulier « le créa » au pluriel « les créa » peut être entendu comme le dessein de Dieu d’une humanité une et duelle sans contradiction, sans supériorité de l’un sur l’autre. Nous avons là d’emblée l’union et la séparation de l’homme et de la femme. L’humain est constitué de deux êtres sans hiérarchie, ni possession, ni domination de l’un sur l’autre. Ensemble image de Dieu, ils sont l’humanité une dans sa différence. L’unité apparaît en même temps que la dualité.

12b. Gn 2 : L’homme est-il créé androgyne ?

13Le second récit, plus ancien, envisage la création de l’humain comme un processus par étape.

« Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant.

Le Seigneur dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie... L’homme donna des noms à tous les bestiaux... mais pour l’homme, il ne trouva pas d’aide qui lui fut assortie. Alors le Seigneur Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis de la côte qu’il avait tirée de l’homme, le Seigneur Dieu façonna une femme et l’amena à l’homme... » (Gn 2, 7.18-22)

14Dans ce récit, nous constatons que Dieu a créé un premier humain asexué, ni homme, ni femme, d’une certaine manière « androgyne », qui vit une solitude qui apparaît nuisible. L’homme ne trouve pas parmi les animaux un autre être qui lui corresponde. L’intervention de Dieu fait alors advenir, par un geste chirurgical, une humanité double, où homme et femme se reconnaissent de la même chair, chacun représentant un visage porteur d’identité et d’altérité. L’homme se reconnaît comme tel devant la femme, et vice-versa. D’un humain indifférencié, Dieu fait deux humains dans leur singularité.

15Le mot hébreu [isha] est issu d’une autre racine que [ish] qui signifierait en priorité que la femme est posée comme sujet partenaire d’une parole avec son époux [ish]. [Isha] est alors reconnue comme sujet capable de parler. L’étymologie hébraïque manifeste que la parenté qui permet de se reconnaître comme visage à visage, comme « assorti », place l’humanité dès l’origine dans une dynamique relationnelle, ouverte à l’altérité. Le cri de reconnaissance de l’homme mâle met en lumière l’identité de nature et la différence au cœur même de cette identité. L’exclamation « Os de ses os, chair de sa chair » (Gn 2,23) invite à la reconnaissance réciproque d’une chair commune partagée entre eux deux. Homme et femme dans le récit n’ont pas honte de leur différence.

16Par rapport à la conception d’un être androgyne séparé en deux, il est intéressant de relever que l’homme est façonné à partir de la terre alors que la femme est formée à partir de l’humain, bâtie hors de lui. Il y a déjà à l’origine une différenciation, une asymétrie. Homme et femme ont chacun leur particularité dans le dessein de Dieu. Les deux lettres qui différencient [ish / isha] sont les deux premières lettres du Nom divin, trace de la transcendance divine. On peut lire là l’intuition que c’est par le dialogue, dans le vis-à-vis que l’homme et la femme révèlent Dieu.

17De plus, l’idée d’une création où un être sort d’un autre nous permet de faire un lien avec le thème biblique de l’aîné et du cadet. Pour le choix de Dieu, le cadet passe avant l’aîné. En Gn 2, le fait que la femme soit construite après l’homme peut donner à réfléchir sur le mystère du choix de Dieu, et manifester à l’homme la transcendance d’une personne profondément autre que lui. Et cette femme elle-même peut célébrer la grâce de venir d’un autre, de l’Autre, et aider l’homme à saisir son origine divine.

18Des deux récits bibliques nous retenons donc le projet créateur d’une humanité duelle où la différence sexuelle est « bonne », voulue par Dieu, tel que l’expriment les qualificatifs employés : « très bon » pour la différenciation des sexes dans le premier récit de la création ; « pas très bon » pour la solitude de l’humain indifférencié dans le second récit.

19L’homme est donc unité duelle contenant deux réalités distinctes, inséparables, l’homme et la femme. Aucun sexe n’est l’humanité intégrale à lui seul, mais chacun doit accepter la contingence d’une limite.

20Enfin, l’homosexualité n’est pas envisagée dans le récit des origines L’androgynie est ici comme l’ébauche d’une maturation du processus créateur, elle manifeste un inachèvement du projet créateur.

2) Comment situer les récits des commencements de la Genèse par rapport aux mythes ?

21a. La coupure sexuelle, disgrâce ou grâce ?

Dans les mythes, la différenciation sexuelle apparaît comme le résultat d’un châtiment des dieux pour punir les hommes considérés comme des rivaux et les empêcher d’avoir accès à certains privilèges. Cette idée corrobore une origine sans différenciation, une androgynie bonne où l’être humain était à la fois homme et femme, non coupé en deux. Dans ce contexte, la différenciation sexuelle doit alors être combattue pour permettre un retour à l’unité primordiale.

Pour Platon par exemple, l’homme primordial est un être bisexué à forme sphérique. Cette image d’une unité sans fissure reflète la perfection de l’unité du divin. Tout ce qui est « un » doit viser une totalité qui unit les opposés. « C’est cette idée de bisexualité universelle, conséquence nécessaire de l’idée de la bisexualité divine, en tant que modèle et principe de toute existence, qui est susceptible d’éclairer notre recherche. »2

L’homme et la femme, êtres inachevés, sont chacun en quête de sa moitié manquante ; ils cherchent à redevenir un dans la fusion, l’indifférenciation. C’est ce désir de retour au commencement primordial, à l’unité, qui rend compte de l’attirance sexuelle homme-femme ; mais également de l’homosexualité homme-homme ou femme-femme. L’homme insatisfait de sa condition se sent déchiré et séparé. Il cherche à expliquer cela par les mythes. L’homme mythique envisage cette séparation homme-femme comme le résultat d’une faute envers la divinité. La divinité ici est conçue comme une puissance absolue et auto-suffisante, elle absorbe les contraires dans son unité.

En ce sens c’est toute une image de la divinité qui est remise en question par les textes de la Genèse. Quelle est cette divinité qui rompt l’unité en créant de la multiplicité ?

22b. La grâce de la séparation

23A contrario, dans les récits de création de la Genèse, la coupure apparaît comme bienfaisante, porteuse d’une image de Dieu tout autre. Ce qui est en jeu, c’est l’interprétation du désir, du manque.

24Là où une unité fusionnelle semble tragiquement perdue, les textes de la Genèse donnent une définition positive de la séparation sexuelle. Elle révèle en même temps l’unité fondamentale de l’homme et de la femme. Homme et femme séparés sont unis dans une même chair, ils se reconnaissent, s’envisagent. L’union présuppose la séparation. La séparation permet de situer l’union dans un rapport de l’un à l’autre, dans un jeu d’identité et d’altérité.

25Le noyau mythique d’un être androgyne ne peut concevoir un Dieu qui sépare pour l’union. L’unité fusionnelle parle, elle, d’une solitude sans relation possible, d’une humanité qui, dans un narcissisme infini, n’aurait plus besoin ni de l’autre, ni de Dieu.

3) Comment alors interpréter la différenciation dans ce contexte d’unité de l’humanité ?

26a. L’enjeu de la création

27Dieu en créant sépare. Il pose un monde distinct de lui. Il donne l’humanité à elle-même, séparée, distincte, irréductible. Etre créé veut dire ne pas être Dieu, être autre que Dieu. Etre image de Dieu signifie être constitué dans un rapport de différence.

28La différenciation sexuelle est donc à entendre de manière beaucoup plus large dans ce grand mouvement de création où Dieu permet à ce qui est autre que lui d’exister, de se poser. La différence est bonne. La séparation permet l’ouverture à l’altérité. Elle ouvre l’espace de la reconnaissance de l’autre. L’altérité est pour la révélation de l’amour. Ce qui est posé, c’est l’interdit de la totalité fusionnelle. Il s’agit de quitter le monde du Même pour le monde de l’Autre, de l’altérité. P. Beauchamp, nous rappelle : « Tous les arbres sauf un, pas bon d’être seul, pas avec père et mère. »3

29b. La solitude mauvaise

30La Genèse révèle une humanité à deux visages, marquée corporellement par la différence sexuelle. La reconnaissance dans leur différence d’un homme et d’une femme appelés à « devenir une seule chair » est posée comme bonne. Cela donne une orientation pour l’homme et la femme. L’être humain n’est pleinement achevé qu’en sortant d’une indifférenciation et d’une solitude originelles. Il lui faut renoncer à être tout, à lui tout seul. D’après Gn 2, on voit que l’homme ne reconnaît pas tout de suite son vis-à-vis, il le cherche d’abord parmi les animaux. La naissance de la femme constitue sa propre naissance à lui-même, comme homme. Reconnaissant l’autre, il devient autre. La différence est créée en même temps que l’homme. Elle est première. Adam n’est donc pas un androgyne.

31Selon la Bible, il n’y a pas d’antériorité du mâle par rapport à la femelle. La différence se situe dans un rapport d’égalité. Le texte de Gn 2, quand il décrit un humain indifférencié, montre que cette création est inachevée. Le projet de Dieu ne vise donc pas un être humain androgyne homme-femme qui aurait été créé parfait d’un coup et solitaire. Ce rêve d’unité fusionnelle est au contraire brisé par la réalité de deux êtres séparés et partageant cependant la même humanité. Une réflexion de Marie Balmary note que le texte biblique parle de la formation de l’homme fait de terre humide alors que la femme, elle, est bâtie de l’humain. L’image d’un androgyne coupé en deux est ainsi contredite par cette asymétrie qui apparaît d’emblée entre la création homme-femme.4

32L’initiative vient de Dieu, ce qui dépossède chacun de la maîtrise qu’il voudrait avoir sur l’autre. En chacun, il y a mélange d’unité et d’altérité.

33c. La parole

« Cette fois-ci, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair. » (Gn 2,23)

34La parole est le signe de l’humain, ce qui le différencie de l’animal. C’est par la parole que l’homme quitte la fusion du monde du Même ; mais pour cela, il doit renoncer à la fermeture de son autosuffisance.

35Ici, l’apparition de la première parole entre l’homme et la femme marque la reconnaissance d’une ressemblance, d’une parenté, d’une commune humanité. Cette parole est comme un souffle de reconnaissance, l’admiration de la différence. Elle est l’indice d’un chemin de communion où l’autre peut être reconnu comme sujet de relation.

36La séparation ouvre l’espace du dialogue pour que l’homme apprenne par la femme qui elle est, et que la femme apprenne de l’homme qui il est. Pour la psychanalyste Marie Balmary, la différenciation sexuelle est de l’ordre d’un mystère d’inconnaissance qui est positivement image du divin ; elle est symbolisée par l’arbre de l’interdit de la connaissance instituant l’altérité. 5 L’homme est un être appelé, qui devient ce qu’il est par le dialogue avec l’autre.

37Ainsi les textes de la Genèse sont porteurs d’une révélation à la fois sur Dieu et sur cette création dont l’homme et la femme sont le couronnement. La différenciation sexuelle n’est pas signe d’imperfection, mais elle se révèle création de Dieu où l’homme et la femme sont appelés à coopérer pour devenir une chair « une ».

B) Quel est le dessein de cette séparation positive ?

1) Devenir un en communion

38a. Reconnaître la différence

39La différence entre l’homme et la femme est complexe et elle est d’abord marquée corporellement. Etre homme et être femme disent deux façons d’exister, d’appréhender la réalité, deux manières d’incarner l’image de Dieu. C’est ce reflet commun d’image de Dieu dans l’acceptation de la différence et de la ressemblance qui permet de vivre une humanisation. L’homme par la femme devient plus homme et vice-versa. Mais il ne faut pas confondre égale dignité et identité, malgré notre contexte culturel où la revendication égalitaire tend à appauvrir la richesse de la femme et sa différence. L’homme n’est pas vraiment lui sans cet autre qu’est la femme et réciproquement. Chacun appartient à l’autre. Chacun appelle son vis-à-vis6, et cependant, chacun doit reconnaître l’autre comme autre, en respectant « une altérité comprise comme relation non réciproque »7. La réciprocité est sous le sceau de la liberté, elle n’est pas nécessaire. C’est la relation librement choisie qui permet une réciprocité créatrice de vie, chacun percevant qu’il ne « connaît » jamais vraiment, qu’il a toujours à découvrir.

40Au masculin, on attribue la maîtrise de l’espace, une relation sujet-objet, la primauté du faire ; au féminin, l’habitation du temps, la relation sujet-sujet, la primauté du faire croître, du laisser être. Ces différences acceptées sont source d’enrichissement, de construction d’une humanité qui devient « une » dans sa diversité. On peut alors parler d’une culture masculine et d’une culture féminine. De nombreux psychologues considèrent que chaque être humain est bisexuel dans son psychisme. Pour parvenir à l’unité, il faut avoir intégré en soi la différence psychique qui est dominante chez l’autre. On parle de l’animus pour la femme et de l’anima pour l’homme. Cette réflexion permet d’entrevoir que l’unité de l’humanité est un travail de relation réciproque qui transforme chacun et le conduit à son unité personnelle en intégrant ce qui est le plus différent. La création d’une humanité bisexuée révèle que l’unité de la personne n’est pas solipsiste, mais qu’elle se trouve dans la communion avec un autre.

41« Devenir une seule chair » est alors une co-création avec Dieu, un travail qui est l’apprentissage d’une communion. La différenciation sexuelle permet à l’humain d’entrer dans le jeu entre identité et altérité. Homme et femme sont de la même chair quoique différents. Tous deux apprennent à quitter une unité fusionnelle pour une unité relationnelle. L’unité apparaît alors non pas comme donnée dans l’origine, mais comme une tache à réaliser, comme un projet qui ouvre vers l’avenir.

42K. Heller à partir de l’analyse des termes hébraïques propose une orientation insistant sur cette différence homme-femme où la relation est véritablement une œuvre, une création dans l’alliance :

« L’amour ne se fonde pas sur le manque et le désir, mais s’enracine dans le fait que la femme est par rapport à l’homme proche et lointaine... proche en tant qu’humain-humaine, lointaine du fait qu’elle n’est pas un alter-ego de l’homme, selon une copie conforme. L’un et l’autre sont différents, indépendants, auto-suffisants et toutefois homogènes. Le propre de l’amour consiste donc pour l’un et pour l’autre à franchir constamment la distance créée par l’altérité... Etre homme et femme signifie réduire en permanence la solitude en faisant apparaître l’amour de nature nouvelle... L’impact de la relation passe de l’un à l’autre uniquement parce qu’ils ne sont pas complémentaires l’un de l’autre ; ils ne sont pas faits pour s’emboîter et s’encastrer l’un dans l’autre... Pour Israël, l’homme et la femme ne sont pas seulement deux en une seul chair à l’origine, mais aussi appelés à réaliser une nouvelle unité, à devenir une seule chair ».8

43Il s’agit donc véritablement d’une humanité en devenir où, par l’alliance, homme et femme deviennent une seule chair, en une création nouvelle.

44b. La différence pour la croissance des personnes dans l’amour

45La création de l’homme et de la femme séparés permet d’envisager le don réciproque comme dessein de Dieu pour leur transformation. Ils sont appelés à grandir dans la communion des personnes, l’un pour l’autre. Ce travail de communion prend chair dans la relation conjugale par le don des corps, l’union des esprits et des cœurs, le partage de vie. La loi de séparation permet le don. Elle manifeste que chacun est par l’autre et n’est pas auto-suffisant.

46Le rapport sexuel sera alors visé comme relation. L’homme et la femme se découvrent relation jusque dans leurs corps. Or ce jeu de l’amour suppose les différences et non la fusion. L’homme, en se donnant, devient relation à l’autre. « Le corps humain avec son sexe... sa masculinité et sa féminité... comprend la faculté d’exprimer l’amour. 9»

47Il s’agira de passer du désir au don. La relation homme-femme est appelée à la conversion, où l’autre est reconnu pour ce qu’il est et non comme objet. L’homme et la femme sont appelés à exister ensemble, l’un à côté de l’autre, mais surtout l’un pour l’autre, dans la réciprocité et la communion interpersonnelle. C’est l’amour qui fait grandir l’unité, la communion interpersonnelle. Cette dernière est à la fois le travail et le fruit de la relation. Elle est un chemin d’humanisation marqué par la temporalité.

2) La fécondité

« L’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme et ils deviennent une seule chair. » (Gn 2, 24)

48Dieu crée librement et par amour. La différenciation sexuelle ouvre à une fécondité dont le fruit est l’enfant, fruit du don, fruit de l’amour, une pro-création. L’enfant permet à l’unité du couple de s’affermir, de se fortifier. La transmission de la vie manifeste le dessein de la différenciation sexuelle. Un autre naît de soi. Il est en même temps de soi et pas de soi. Il est le tiers entre l’homme et la femme. L’être humain apprend que devenir une personne, c’est se donner en sortant de sa solitude.

49De plus l’homme et la femme naissent de la femme. Et chacun, le père et la mère, a une manière d’engendrer différente. Le lien père/enfant n’est pas le même que celui de mère/enfant. Il y a donc deux façons de donner la vie.

3) L’humanité sexuellement différenciée, image de la communion trinitaire

50Notre Dieu est l’unique principe Créateur. Mais cette unicité se révèle trinitaire, relationnelle. Image de Dieu, l’humanité sexuée est signe de son Amour.

« Il y a un lien très fort entre le mystère de la Création en tant que don qui jaillit de l’Amour et cette origine béatifique de l’existence de l’être humain comme homme-femme dans toute la vérité de leur corps et de leur sexe, qui est simplement et purement la vérité d’une communion entre les personnes. »10

51L’homme et la femme dans leur unité, leur communion, révèlent une image de Dieu trinitaire. Dieu est communion de personnes. Il n’est pas solitaire. La différence sexuelle est image de la différence des personnes divines dans la Trinité. On peut voir une analogie entre la Trinité et la famille. L’Amour ne peut exister que dans la différence. Dans la Trinité, Le Père engendre le Fils, Le Fils reçoit du Père l’Esprit d’Amour qui les unit. Aimé, Aimant, Amour. Comme l’être humain est relationnel en lui-même, la Trinité est trinité de Relations. Dans la relation conjugale, la femme reçoit, l’homme donne sa semence. Et l’enfant, nouvelle chair, est le fruit de ce don conjugal.

52Le théologien K. Barth parle de cette analogie de relation entre Dieu et l’humanité dans sa différence sexuée :

« Ne voyons-nous pas que la caractéristique de l’essence de Dieu qui est d’être un “je” et un “tu” et la caractéristique de l’essence de l’être humain qui est d’être homme et femme, sont nettement correspondantes et permettent d’affirmer qu’elles constituent une analogia relationis. » 11

53Pour conclure, nous voyons donc que s’il y a bien séparation de l’humanité, c’est en vue d’une communion entre les personnes dans la relation d’amour qui permet à chacun d’advenir comme être unique. La Bible pose cette séparation comme nécessaire et positive. Or cette séparation est souvent pensée ou vécue comme négative.

C) L’expérience de la séparation réelle n’est-elle pas celle du péché, fait de l’homme, séparation qui est division ?

54De tout temps, le message biblique s’est confronté aux cultures et à l’histoire. Les recherches exégétiques récentes ont permis de rendre aux textes une force de remise en question par rapport à tout un héritage culturel de domination de l’homme sur la femme. En effet, la différence sexuelle a été trop souvent perçue comme une aliénation de la femme, en faisant une inférieure, un « sexe faible ».

1) Une lecture de Gn 3

« Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. » (Gn 3,16)

55La femme est placée à côté de l’homme pour lui être une [ezer] « aide » assortie, mais elle peut aussi devenir une aide contre lui ; c’est là la part de liberté et de responsabilité de la relation.

56Gn 3 nous relate la séparation de l’humanité d’avec Dieu par le fait du péché. Les humains ont rejeté leur condition de créature pour se saisir de ce que Dieu voulait leur donner. Cette rupture est un désordre qui rejaillit sur la relation entre homme et femme qui vont se diviser, être en conflit, ne plus se reconnaître de la même chair. La conception mythique envisageait la séparation sexuelle comme un châtiment. Le récit de Gn 3 nous parle de la prise de conscience d’un mal qui affecte l’homme à l’intérieur de lui-même.

57Nous pouvons alors réfléchir sur ce visage de Dieu qui est mis en question en Gn 3. Dieu est-il le rival de l’homme ? La coupure opérée au sein d’une humanité créée double est-elle mortifère ; n’est-elle pas au contraire l’ouverture d’un espace de liberté ? La séparation est-elle une chute, la conséquence d’une faute ? Le dessein de Dieu sur l’humanité est-il vraiment bon ?

58Le texte biblique nous montre que Dieu maintient sa bénédiction après la faute. Mais un désordre s’est créé dans l’humanité qui est blessée. Dès lors l’altérité entre homme et femme est vécue comme une aliénation, la différenciation sexuelle pensée comme étrangeté, brisure, déchirure. Nous ne sommes plus dans la reconnaissance mutuelle, mais dans la coexistence de deux humanités, dans une conception séparatrice des sexes. La rivalité, le ressentiment vont instituer un rapport homme-femme où la différence devient séparation, division sans communication. Va alors s’installer la domination de l’homme sur la femme, considérée comme originellement inférieure ; ce qui conduira à la revendication féministe d’une égalité de traitement homme-femme.

59Gn 2 nous renvoie l’image de la femme construite à partir d’un être humain. Elle est tout à la fois la même et une autre que l’homme masculin, elle a sa singularité qui souvent est source d’incompréhension. Cette coupure, ressentie comme division entre deux humanités qui souvent s’affrontent, fait désirer une transformation, une unification de ce qui semble contraire. Une nostalgie d’une unité, ressentie comme paradis perdu, travaille la condition humaine.

60Bien qu’appartenant à une même humanité, homme et femme font l’expérience d’une différence qui parfois se transforme en incompréhension, domination, rivalité. Le fossé homme-femme vient de cette tendance originelle, peccamineuse au repli sur soi. L’être humain se veut autonome jusqu’au solipsisme. Chacun cherche à réduire l’autre à l’état d’objet par appétit de jouissance et volonté de puissance. Il faut alors se souvenir que chacun est sujet à part entière, mais chacun par son sexe est marqué par la limite de la différence qui est ouverture. Cette ouverture est soumise à la tentation.

2) Le désir du Christ : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Mt 19,6)

61Par son incarnation, le Christ s’est uni à tout homme. Le genre humain est à l’image du Christ, recréé par le Christ. Là où la différence est vécue comme division séparatrice, marquée par le péché, la rédemption opérée en Christ fait l’unité. Le Christ vient réconcilier l’humanité. En son corps, il a tué la haine.

62 « En Christ, il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car vous ne faites qu’un dans le Christ ». (Gal 3,28). L’enjeu est d’être renouvelé dans ce dessein de communion, au cœur d’une différence qualifiée comme positive. La relation ayant été brouillée entre homme et femme, Paul peut dire qu’il n’y a plus l’homme et la femme séparés par le péché, mais renouvelés dans la grâce originelle du « commencement ».

63En énonçant cette phrase : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni », le Christ remet le couple formé par les liens du mariage dans le dessein originel du Père sur l’humanité, cette alliance nuptiale entre l’homme et la femme unis indéfectiblement, image de l’union entre Lui et l’Eglise.

64La vie dans le Christ n’abolit pas la distinction des sexes, mais implique une signification nouvelle et spécifique de chacun des sexes dans la vie de l’Eglise.12 Dans le Christ, il n’y a plus de concurrence. La soumission mutuelle entre l’homme et la femme sera au service de la communion dans l’amour. L’homme et la femme sont ainsi revêtus de la dignité du Christ, Homme Nouveau. La femme est cohéritière de la grâce de vie comme l’homme.13 Tous deux sont appelés à une alliance de communion, chacun reconnaissant en l’autre une transcendance singulière.

3) Tout récapituler en Christ

« Qu’ils soient un comme nous sommes un. » (Jn 17,23)

65L’attente d’une humanité une et plurielle, réconciliée, ne cesse d’être au cœur du désir de l’homme mû par le Saint Esprit.

66Dans la révélation monothéiste, Dieu n’a pas de partenaire féminine, la relation sexuée n’est donc pas intérieure au divin. Néanmoins, la différence sexuelle nous apprend quelque chose sur la relation de l’homme à Dieu en termes d’alliance. En effet, la tradition biblique nous parle du Christ comme Epoux qui vient pour épouser l’humanité. Incarné comme homme, le Christ est né d’une femme. Le Christ devient le Nouvel Adam engendrant l’Eglise.

67Dans la Genèse, le dessein créateur de Dieu situe la relation homme-femme dans une perspective d’amour, dans la reconnaissance féconde de la différence. La vie dans le Christ implique un éclairage nouveau sur la signification des sexes, jusque dans la vie ecclésiale, dans la reconnaissance de cette filiation « adoptive » qui fait des hommes et des femmes des fils et des filles du Père, des frères et des sœurs en Christ.

68Enfin, la relation d’amitié pourra aussi refléter le visage de Dieu comme la rencontre de Saint Benoît avec sa sœur Sainte Scholastique nous le suggère14. L’unité se fait alors en esprit et vérité dans la communion spirituelle. Ainsi, le mystère de la différence sexuelle déborde les frontières de la conjugalité.

« De même que la femme a été tirée de l’homme, ainsi l’homme naît par la femme et tout vient de Dieu » (1 Co 11,11)

69A partir de ce travail de reconnaissance d’une humanité commune dans la relation à l’autre, qui se situe souvent en combat, en tension, ne peut-on penser qu’au-delà de la différenciation sexuelle, c’est la personne comme être unique qui demande reconnaissance de sa différence ?

70La femme n’est pas créée à l’image de l’homme.15 Elle risquerait d’être vue comme un simple complément qui s’ajouterait à l’homme. L’un ne complète pas l’autre comme si l’homme n’était pas complet sans la femme et la femme sans l’homme. La différence sexuelle est seconde par rapport à une altérité plus profonde de l’être humain, à savoir la non-coïncidence avec sa propre origine. Dans le Christ, chacun pour lui-même a été élu par le Père dès avant la fondation du monde dans l’Amour.16

71Finalement, à travers nos recherches, nous avons pu percevoir que le mythe de l’androgyne reste dans la mémoire de l’humanité comme la nostalgie d’un état paradisiaque d’une humanité portant en elle le masculin et le féminin. Nous en avons trouvé trace chez le philosophe Berdiaev :

« L’homme nouveau est essentiellement l’homme de la sexualité renouvelée, ressuscitant en lui la forme androgynesque et la ressemblance de Dieu qui s’était obscurcie dans les principes divisés du masculin et du féminin. Le secret de l’être humain est lié au secret de l’androgyne. »17

72Il est donc nécessaire de fonder notre réflexion sur le projet créateur tel qu’il se révèle dans les Ecritures et tel que le Christ nous en donne la clef. La séparation de l’homme et de la femme, loin d’être une fatalité imputable à l’homme ou à Dieu, est un dynamisme de liberté qui conduit l’humanité vers la ressemblance de Dieu, un et trine.

Conclusion

73A travers cette étude, nous avons pu montrer que le dessein créateur de Dieu pour l’homme et la femme, tel que révélé dans la Genèse, est fondamentalement bon. Cette humanité créée à l’image de Dieu dans la différenciation sexuelle est en devenir d’unité, car Dieu l’invite à vivre un travail d’alliance faisant appel à la liberté de la personne. Nous avons vu aussi que la séparation entre l’homme et la femme, comprise comme aliénation, ne fait que montrer la tendance de l’homme à se vouloir auto-suffisant et égoïste. Mais le Christ vient renouveler la grâce du commencement pour que l’homme ne sépare pas ce que Dieu unit. Cette unité-communion à laquelle Dieu appelle l’homme et la femme est un chemin de liberté, de croissance dans l’Amour. La séparation des sexes est cette distance qui permet la relation et donc la croissance vers la maturité du don dans l’Amour. Il y a donc à la fois un donné qui nous précède et un appel, une tâche d’humanisation dans ce mystère de l’homme et de la femme qui s’envisagent.

74Revenir au sens de la différenciation sexuelle dans le dessein de Dieu revêt une importance particulière dans les discussions actuelles autour de la théorie du « gender » (désignation anglaise). Ce mouvement de pensée apparu aux Etats-Unis dans les années 70 met en avant un individu auto-centré qui se choisit lui-même dans son identité sexuelle, définissant ce qu’il veut être, homme ou femme. Ce qui est alors nié, c’est cette donation originelle, cette filiation, le fait que la différence sexuelle est reçue et non déterminée par l’homme lui-même.

75Enfin, le pape Jean-Paul II, dans sa lettre sur La dignité de la femme, a ouvert une autre réflexion pour remettre en valeur la dimension anthropologique du mystère d’une humanité différenciée, éclairant d’une manière renouvelée la vocation singulière de « l’être femme. » La différence ne peut-elle pas prendre le sens d’une richesse inouïe dans la construction d’une humanité qui crie dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore ? Dieu n’a-t-il pas confié l’humanité de manière plus spécifique aux femmes ?

Bibliographie

H.U. Von Balthasar, La Dramatique divine, L’homme en Dieu, L’homme et la femme, p 318, Culture et vérité, Lethielleux, Namur, Le sycomore, 1986

Benoît XVI, Dieu est charité, Lettre encyclique, Salvator, 2006

Blanca Castilla de Cortazar, L’anthropologie de la relation homme-femme, Congrès sur la femme, février 2008

P. Grelot, Le couple humain dans l’Ecriture, Lectio divina 31, Cerf, 1962

K. Heller, En couple il les créa, Lire la Bible, Cerf, 2001

Jean-Paul II, La dignité de la femme, Lettre apostolique, Centurion, 1988

X. Lacroix, Homme et femme, l’insaisissable différence, Cerf 1993

François de Muizon, « A l’image de Dieu, homme et femme ou pourquoi la différence homme-femme ? », Conférence Centre St Jean.

A.M Pelletier, Le signe de la femme, Cerf, Paris, 2006

M.T Porcile Santiso, La femme espace de salut, Cerf, 1999

Notes

1 Luce Irigaray, Ethique de la différence sexuelle, Edition de Minuit, 1984 

2 Mircea Eliade, Mephistophélès et l'androgyne, Les Essais CIII, NRF, Gallimard, 1962, p. 133

3 P. Beauchamp, L'homme, la femme, le serpent, L'un et l'autre Testament, Seuil, 1990, p.125

4 M. Balmary, Le sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986, p. 250

5 Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, 1986, p 255

6 J. Y. Calvez, Homme et femme in Etudes, Octobre 1992,

7 A.M. Pelletier, Le signe de la femme, Cerf, 2006, p.36

8 K. Heller, En couple il les créa, Lire la Bible, Cerf, 2001, p.59 -60

9 Jean-Paul II, A l'image de Dieu, homme et femme, Cerf, p 122-130, audience 16 janvier 1980

10 Jean-Paul II, A l'image de Dieu, homme et femme, Cerf, 1980, p. 117

11 K. Barth, Mysterium Salutis, Dogmatique de l'histoire du salut, Cerf, 1971, n°7, p. 148

12 Vatican II, GS § 12 et 34, 22

13 1 P 3, 7

14 Cf Dialogues de Saint Grégoire Le Grand

15 Cf 1 Co 11,7-9

16 Cf Eph 1,4

17 Berdiaev, Le sens de la création, Paris, DDB, 1965, p 261

Pour citer ce document

Claire-Élisabeth Bellet-Odent, «Pourquoi Dieu a-t-il séparé ce qu'Il a uni ? (2)», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 1 / 2017 "Androgyne, Il les créa", mis à jour le : 05/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=544.