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Telos

Telos 2 / 2017 L'artiste face au divin

Henri Guérin

Créer est un acte souverain de vie

Article

Texte intégral

1Le thème qui m’est posé, « l’artiste face au divin », me remplit de perplexité. Il me semble que la réponse ne peut procéder en termes généraux et encore moins abstraits face à un lent processus d’émergence d’une pensée, sans cesse affrontée à la sanction du réel dont découle tout acte créatif, à savoir pour moi le vitrail. Ce sera donc une réponse en forme de témoignage.

2Je vais essayer de procéder par étapes. Il me semble que l’enfance a été pour moi ce vaste recueillement de sensations quand des sens tout neufs, et sur lesquels tout s’imprimait fortement, me remplissaient d’émerveillement devant la lumière bénie des aurores et du tragique des crépuscules. L’enfant agité que j’étais devenait calme et silencieux face à la grandeur solennelle des nuages qui jouaient avec l’ombre et la lumière des ciels ; comme l’immensité brutale de la mer me faisait percevoir une grandeur qui me stupéfiait et faisait battre un cœur mêlé de crainte et d’admiration.

3À cause d’une mère profondément croyante, je pouvais nommer la source de toutes ces beautés ; le Dieu créateur du ciel et de la terre que mes leçons de catéchisme alliées aux offices grégoriens de ce temps-là enracinaient de convictions. Avec le temps, je crois que déjà la louange m’emplissait secrètement d’une joie mystérieuse qui demeura comme un viatique et me permit de traverser les années noires de l’adolescence qui m’avaient fait perdre le goût de la lumière dans une sorte de désespérance tragique. La poésie a été à cette époque le lien fragile d’un absolu qui se dérobait sous les passions dévorantes. À vingt et-un an, une grave maladie osseuse suivie d’une opération m’immobilisa huit longs mois.

4Est-ce la souffrance et le repos forcé qui me firent découvrir dès ce moment-là, la littérature, la poésie véritable et surtout la musique durant les nuits sans sommeil ? Ma vie semblait sortir d’un esclavage, le temps s’élargissait, une conscience s’éveillait et renouait avec l’enfance égarée. L’éveil de l’âme, par tous les vecteurs de la culture, me semble indispensable à la recherche d’un absolu qui trouve plus ou moins tard le chemin de Dieu sur sa route et ne peut manquer de se faire poser des questions essentielles sur le but de l’existence ; telle fut, dans ma jeunesse, cette expérience de la maladie.

5Dessins sur nature, paysages foulés à grand pas, en convalescence en Cerdagne, j’ai vécu une résurrection en retrouvant toute ma vitalité. J’exultais dans ce cœur à corps avec le monde lumineux qui m’entourait. J’employais mes forces nouvelles à maîtriser œil et main pour mieux saisir sur mes cahiers en dérobant un peu de l’harmonie du monde. Ma vraie nature venait ainsi progressivement à la lumière pour éclairer ma vocation. De retour à Paris, j’exécutais de nombreux tableaux en tissus collés dont beaucoup se composèrent sur des thèmes religieux. Les balbutiements de cette expression nouvelle m’entraînaient vers une quête de la foi sans que j’y prenne garde. La rencontre avec Dom Ephrem, bénédictin de l’abbaye d’En Calcat changea mon existence. Intéressé par mes tissus collés, considérant que je maîtrisais la couleur fixée dans un matériau, il m’invita à collaborer avec lui à l’atelier des

6vitraux. Je passais à peu près une semaine par mois auprès de lui à l’abbaye. J’étais dérouté par ses absences soudaines aux premiers sons de cloche de l’office. Je finis par l’y rejoindre et redécouvris la liturgie grégorienne de mon enfance. La poésie des psaumes m’enthousiasmait. Je respirais avec allégresse dans ce lieu de ferveur et de vie simple, me faisant désirer une vie toute de clarté.

7Après cinq années fécondes auprès de mon maître, je ressentis le besoin de me séparer de lui ; courage, inconscience, le jeune artiste y survécut. Je m’engageais désormais dans un parcours solitaire mais je n’abandonnais pas la ferveur reçue et nourrie à l’abbaye. Je dévorais les commandes et le jeune barbare qui persistait en moi investissait les églises avec une force violente, sans trop se préoccuper ni du lieu, ni du vocable, m’inspirant plus volontiers des grands éléments de la nature plutôt que de servir la lumière de l’édifice.

8Pourtant, je ressentais souvent à la pose une insatisfaction. Que manquait-il à ces œuvres pour qu’en moi un tintement de justice sonna plus clairement ? Je le perçus mieux quand, à la suite d’une évolution spirituelle, j’en vins par l’oraison à une relation personnelle avec la Sainte Trinité ; j’allais au Père par le Christ et par l’Esprit. Relation retrouvée que j’avais entrevue dans l’enfance. Cela changea toute ma vie et renouvela progressivement mon approche artistique. Je sortis peu à peu d’un ego qui couvrait toutes relations les ramenant à ma seule optique. Je devenais vulnérable, au lieu de chercher toujours plus de force dans mon œuvre, j’en vins à découvrir mes limites, même à en faire l’inventaire pour creuser mes faiblesses et les rendre accueillantes à autrui. Ainsi, dans chaque lieu, j’observais mieux les contraintes, je faisais une évaluation des ouvertures, cherchant comment mieux répondre à une théologie de la lumière afin que mes vitraux soient le moins infidèles à symboliser une lumière invisible conduite par une lumière visible. Le vocable de l’édifice m’invitait à nourrir l’inspiration désirée par la lecture attentive des Écritures.

9Je crois avoir peu à peu trouvé une unité par mon travail de peintre verrier, travail monumental constamment nourri par des campagnes de dessins, immergé quelques semaines dans la lumière de la sublime Création ainsi que par des gouaches de méditations peintes tard le soir. Unité réalisée entre l’artiste et le croyant, qui se conjugue sur chaque chantier de vitraux, nourris l’un par l’autre, par ce regard de reconnaissance sur l’œuvre de Dieu et par cette louange qui monte à mes lèvres et à mes mains à l’atelier. L’atelier est ma cellule d’artiste. Dans cette solitude, l’homme est présent peut-être plus qu’ailleurs ; c’est lui qui est présent sous l’artiste et sous le religieux ; c’est l’homme qui reçoit, perçoit, pense, prie, loue et jubile ; c’est lui qui souffre et espère, lui qui est moi, personne née peu à peu à la conscience d’être et que la faculté sensible de l’artiste ne lui cache en rien l’intense dévoration dont le monde est rempli, de morts, d’injustices, de violences.

10Par nature, l’artiste sait regarder au dehors, il a des yeux faits pour voir au-delà des apparences, il peut contempler un rosier taillé à mort et savoir qu’après quelques semaines, une lente procession des sèves viendra faire éclore tant de matière fragile, pétales éphémères qui seront vouées à la « fanaison » prochaine. Le sens cosmique du monde le pénètre dans ce grand mouvement nocturne qu’il contemple. Il essaie d’en recueillir le souffle puissant, car sa vocation consiste à donner à voir au-delà des contingences bien que dans son art il procède à un respect farouche de ces contraintes de sa discipline.

11Ma foi est habitée de signes visibles, même si je n’ai pas besoin d’eux pour me tourner vers le Dieu trois fois saint qui habite le monde et que la moindre herbe, la plus petite fourmi, en manifeste la présence réelle. Mon travail, s’il est habité lui aussi, doit pouvoir transmettre cet appel de Dieu, le mendiant de l’amour des hommes, par ces quelques signes émis et qui, plus qu’une affirmation, témoignent d’une mystérieuse présence qui attend des hommes qu’ils répondent à cet appel en toute liberté. C’est, je crois, devenu ma vocation profonde. « Diacre de la lumière, m’a dit un jour un ami cher, voilà ce que tu dois être ». J’essaie de ne pas trop y faire écran et mon œuvre est au moins empreinte de ce désir.

12Par nature, je travaille sans repentir et je ne me pose pas trop de questions quand j’agis ; il m’arrive de penser ensuite. C’est une question de tempérament mais évidemment, je nourris sans cesse par des lectures, l’écoute et le regard sur le monde, mon adhésion ou non au temps. J’ai appris à entretenir une farouche indépendance d’esprit, à commencer par un sens critique sur mon œuvre. Personne ne peut me dire ce que je fais quand je ne peux toujours le savoir moi-même. Mais je reste attentif à ce sentiment qui sonne juste en moi après chaque œuvre réalisée.

Pour citer ce document

Henri Guérin, «Créer est un acte souverain de vie», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 2 / 2017 L'artiste face au divin, mis à jour le : 06/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=562.