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Telos

Telos 2 / 2017 L'artiste face au divin

Marie Monnet

L'artiste face au divin (éditorial)

Éditorial

1L’artiste face au divin fut d’abord un séminaire de théologie, mobilisant au printemps dernier des étudiants, des artistes, des théologiens et des historiens de l’art. Les contributions à ce 3e numéro de Telos en sont issues. Sans concertation, un thème sous-jacent est commun, un fil rouge se dégage : il y est question de vie, il y est question de lumière. Ce 3e numéro est un itinéraire. Il est jalonné de rencontres. L’artiste face au divin n’est pas désincarné. Sa trajectoire est « sans cesse affrontée à la sanction du réel » et il est appelé à lutter. Il risque toujours, comme Jacob à l’aube, de boiter.

2« Un artiste, c’est une vitalité », disait Camus. Et l’écrivain de préciser : « Une vitalité, c’est évidemment une force de vie multiforme qui prend plusieurs pentes, qui est tenté par tout ».

3Dans cette affirmation pointe peut-être moins une dispersion de l’être ou un éparpillement, qu’un Absolu, celui-là même qui faisait dire à Thérèse : « Je choisis tout ».

4Dans ce numéro sur l’art, la vie est célébrée, dans son expression, dans son exubérance parfois, dans son insondable richesse, dans sa profondeur quand elle s’intériorise et devient prière. Mais la vie se dit aussi en creux, à l’instar d’un manque, sur le mode du vide et de l’absence. Quand l’appétit de vivre vient à manquer, la réalité devient étrange, la vie se fait tristesse et insécurité : pourquoi et comment vivre quand s’effacent les chemins censés conduire à l’essentiel ? La lumière et la vie ne sont-elles qu’une illusion ? Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel leurs nids mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête. L’art peut-il nourrir la confiance ? Y a-t-il une connaissance nouvelle et une présence inattendue tout au fond ?

5Comme Albert Camus, dont on célèbre en 2010 le cinquantenaire de la disparition, l’artiste cherche une étoile, une lumière. L’art est-il une victoire sur l’absurde et le non-sens ? « Brille, brille, ne me prive pas de ta lumière ».

6L’artiste face au divin jette une passerelle.

Henri Guérin

7Pourquoi avoir retenu cette thématique ? D’abord par amitié. L’une de ces amitiés qui nourrissent le cœur autant que l’intelligence. Nous voulons ainsi exprimer notre reconnaissance et notre estime profonde pour Henri Guérin, peintre-verrier. Il a animé généreusement l’une des étapes du séminaire, livrant un témoignage d’une rare qualité et dialoguant ensuite avec passion et vigueur avec les étudiants. Déjà atteint par la maladie, il fut pour nous comme pour tant d’autres ce « diacre de lumière », partageant l’aventure humaine et spirituelle qui était sienne, nous prêtant ses yeux pour voir « au-delà des contingences ». Nous publions aujourd’hui son témoignage, y reconnaissant la lumière de sa foi. Comme s’il voyait l’invisible, il tenait ferme.

Thierry Min

8« L’art nous laisse entrevoir un nouveau monde », écrit Thierry Min dans l’article qui suit. Les chrétiens sont invités par les pères conciliaires à se mettre à l’écoute des artistes, plus encore que d’accueillir les œuvres d’art. Il s’agit à travers eux que « les croyants vivent en très étroite union avec les autres hommes de leur temps et qu'ils s'efforcent de comprendre leurs façons de penser et de sentir, telles qu'elles s'expriment par la culture ».

9T. Min analyse la nouvelle d’Albert Camus et sa figure de G. Jonas, au nom si biblique qu’il ne puisse être permis de n’y voir qu’une pure coïncidence. Cette nouvelle évoque et analyse la solitude de l’artiste, sa propre traversée en solitaire. Mais c’est habité d’une conviction : elle qui consiste à croire en « sa bonne étoile ». L’expression dit beaucoup plus qu’une simple espérance. Elle est doute surmonté. Elle dit le pressentiment de l’artiste. « Il cherche à percer un secret qui est plus que celui de l'art, de la réussite. Il en va du sens de la vie. Il cherche à commencer quelque chose de nouveau. N’est-ce pas la nuit qu’il est important de croire à la lumière ? ». A travers ce « Jonas contemporain », c’est l’humanité, avec ses « cris et aspirations, ses joies et ses angoisses ». La réciproque est vraie. L’expérience de l’artiste désigne un ailleurs. T. Min cite alors la jeune artiste Fleur Nabert : « Mon amour de l’art est définitivement fondé sur la certitude que celui-ci touche à une frange plus haute de l’existence, qu’il est tout sauf l’ordinaire de la vie, qu’il est plus beau, plus grand que le commun des jours ». Il y a une parenté à découvrir entre l’expérience artistique et la vie spirituelle.

Alain Papazian

10L’article d’Alain Papazian offre une très bonne synthèse de la question qui consiste à se demander si le Beau est une voie d’accès à Dieu : Peut-on connaitre Dieu en faisant l’expérience de la beauté ? A l’écoute de théologiens et de philosophes, de Saint Augustin à Saint Thomas, de Karl Barth à Urs von Balthasar, Platon et Aristote jusqu’aux esthétiques modernes de Hegel et Heidegger, la méditation d’Alain Papazian s’achève dans l’Ecriture, dans les Psaumes et l’Evangile de Jean. Véritable fresque, ce travail souligne l’incomparable richesse de la tradition chrétienne et sa connaturalité avec la beauté. La Gloire, comme manifestation de la beauté de Dieu, est le concept-clé qui permet d’en saisir la profondeur.

11C’est alors que « la beauté nous permet de dissiper l’idée fausse que la gloire de Dieu ne serait qu’une grandeur agissant par son pouvoir contraignant ». La réflexion sur la gloire renouvelle également – et c’est l’autre face – la question d’un Dieu invisible. A l’écoute de Thomas d’Aquin, Alain Papazian souligne que la doctrine de l’invisibilité de Dieu a changé de statut avec l’Incarnation. Désormais, « elle passe par la visibilité du Fils, Jésus ». La Beauté présente alors « quelque similitude » avec ce qui est le propre du Fils. « La Gloire comporte des éléments esthétiques : éclat, lumière, rayonnement qui donnent la visibilité (…). La figure qui est belle à voir, c’est l’être du Christ ».

Michel Van Aerde

12L’article de Michel Van Aerde approfondit le lien entre l’art et l’expérience spirituelle. Le lien est discret, il ne fait pas l’économie du silence, le réclame même. Bref, le lien se vit avant de se dire. C’est bien une expérience, à l’instar de Matisse qui écrivait en 1947 à sœur Jacques-Marie, son ancien modèle devenue dominicaine : « Je suis tellement loin de votre vie actuelle. Je sais pourtant que ce n’est qu’apparemment, car j’ai, comme vous, toutes mes forces portées vers le même horizon spirituel… ». Il y a donc un « langage spirituel » à découvrir même si l’expérience reste toujours « intraduisible ». Consentir à ce paradoxe constitutif - et de l’art, et de la foi - trace un chemin aux contours déjà esquissés par Saint Augustin : « Que peut-il dire, celui qui parle de Toi ? Et pourtant malheur à ceux qui se taisent de Toi car, en parlant, ils sont muets ».

Pour citer ce document

Marie Monnet, «L'artiste face au divin (éditorial)», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 2 / 2017 L'artiste face au divin, mis à jour le : 19/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=565.