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Telos

Telos 4 / 2018 La filiation

Philippe DENIS

Les enfants qui ont fait de moi un père

Article

Texte intégral

1« Quel nom pourrions-nous nous donner ? », demandai-je aux enfants. Nous étions assis sur des caisses dans l'entrée de notre nouvelle maison à Pietermaritzburg. Ce jour-là — le 1er juillet 2002 - est gravé dans ma mémoire. Nous étions occupés à discuter du règlement de la maison, quand la question de qui nous étions surgit. Ils étaient cinq, tous des garçons : trois venant d'un home d'enfants dans le Zululand, le quatrième d'une institution en ville et le dernier dont la famille m'avait confié la garde après la mort de sa mère. L'aîné avait dix-sept ans, et le plus jeune, sept ans. La Khuleleni Children Trust, la petite structure que nous avions créée, un groupe d'amis et moi-même, pour donner une base légale à cette entreprise, avait fait l'acquisition de la maison le mois d'avant. Les précédents propriétaires avaient libéré les lieux pendant le week-end.

2Un des garçons, je ne me souviens plus lequel, répondit, comme si c'était la chose la plus évidente du monde : « La famille ! » Et en effet, c'est bien ainsi que nous nous voyons. Nous parlons de l'argent de la famille, des vacances de la famille, de la voiture de la famille. Quand ils nous voient arriver, mes frères dominicains disent : « Voici la famille de Philippe. »

3Dans cette famille, ils sont les enfants et je suis le père. C'est ainsi qu'ils m'appellent, depuis que nous avons emménagé dans la maison. Les deux plus jeunes ainsi que ma fille, qui est venue vivre avec nous plus tard, disent « papa ». Les aînés m'appellent par mon prénom, mais quand ils parlent de moi à d'autres, c'est comme de leur père. Avec les petits derniers, notre famille compte maintenant sept enfants. Chacun d'eux a une longue histoire avec moi. Ils ne sont pas liés par le sang, mais comme ils ont passé une bonne partie de leur vie ensemble, ils réagissent comme des frères et sœurs. Ils me rappellent l'époque où ils étaient petits. Je les ai connus à travers mon engagement dans la Fondation des Enfants de Thandanani, une ONG locale s'occupant d'enfants abandonnés et d'enfants infectés par le virus du SIDA au début des années 1990. J'ai rencontré les plus grands alors qu'ils avaient cinq ou six ans.

4Deux avaient encore des couches quand je les ai vus pour la première fois. Depuis lors, nous avons gardé des contacts. Avant que nous achetions la maison, ils faisaient des séjours réguliers au couvent où je résidais. Je les ai vus grandir. Comme le font tous les enfants avec leurs parents, ils viennent vers moi lorsqu'ils ont une question à propos de leur propre enfance.

5Si je suis le père, alors où est la mère ? Au fond de leur cœur, comme je l'ai découvert quand ils m'ont fait assez confiance pour en parler ouvertement, la question de l'absence de leur mère est toujours présente, comme une blessure qui ne guérit jamais complètement. Ils vivent avec cette question. Nous avions convenu, mes amis et moi, que le Trust emploierait une aide familiale pour m'aider à assurer le bon fonctionnement de la maison et constituer un élément féminin dans ce groupe à prédominance masculine. Elle travaille cinq jours par semaine et assure en sus une présence quand je suis loin de la maison pendant le week-end.

6Elle est logée dans une petite maison sur notre propriété. Je suis maintenant habitué à être un père. Au début, c'était comme un cadeau de Noël que je n'osais pas ouvrir de peur qu'il ne soit destiné à quelqu'un d'autre. J'ai appris quelque chose d'important : on ne devient pas un parent, seul. Ce n'est pas quelque chose que l'on décide unilatéralement. Comme dans toute relation intime, être reconnu par l'autre a un profond effet transformateur. C'est l'enfant fait le parent tout autant que le parent fait l'enfant.

7J'avais de bonnes raisons de douter de la possibilité de devenir père. Quand j'étais jeune, l'une des conséquences de ma décision d'entrer dans les ordres fut que je dus renoncer au mariage et par là à la paternité. Ce fut un choix difficile, que je n'ai jamais sérieusement remis en cause malgré la souffrance, parfois intense, que cela m'a causée. Je suis resté fidèle à ce choix, car c'était aussi donner la vie, quoique d'une autre manière. Les prêtres catholiques, les seuls ministres religieux qui n'ont pas d'enfants, sont communément appelés « pères », ce qui contrevient à l'injonction de Jésus qui interdit formellement cette pratique (Mt 23,9). Cette dénomination ne s'appliquait pas à moi, puisque, bien qu'étant un religieux, je n'ai jamais été ordonné prêtre. Aujourd'hui, par une étrange ironie, c'est moi, celui qui n'est pas prêtre, qui suis devenu un père. Dans le langage de la foi, on pourrait qualifier cela de providentiel.

8Quand je fais les courses avec les enfants ou que je fais le plein à la station-service, les employés demandent souvent, avec une pointe de curiosité : « Qui sont ces enfants ? Est-ce un orphelinat ? » Je réponds : « Non, ce sont mes enfants ». Après un instant, voyant qu'ils ne comprennent pas, j'ajoute : « Je les ai adoptés ». Il se passe la même chose dans les écoles que fréquentent mes enfants. Pour éviter un long récit, je dis simplement : « Ce sont des enfants adoptés ». La plupart des documents administratifs proposent deux options : « parent » ou « tuteur ». Je coche « parent ». Mais quelle est la nature exacte de ma relation avec eux ? Ceux qui entendent mon histoire veulent le savoir. « Les avez-vous réellement adoptés ? »

9Je donne toujours la même réponse. Il existe trois types de paternité : biologique, légale et sociale. Pour la première, je reste à zéro pour cent, pour la seconde j'atteins cinquante pour cent et pour la troisième cent pour cent. La couleur de ma peau et la texture de mes cheveux démontrent amplement que nous sommes génétiquement différents. Parfois je dis en plaisantant à l'un de mes enfants qui est séropositif : « Tu es mon fils de sang. » C'est parce qu'un jour j'ai absorbé, par inadvertance, un peu de son sang, heureusement sans conséquence aucune sur ma santé. Il sait ce que je veux dire par là. En termes légaux, je suis soit le père nourricier, soit le tuteur des enfants. J'ai rempli tous les papiers et j'ai été supervisé par une assistante sociale. Mais ces catégories légales sont très occidentales. Dans le contexte africain, ce qui compte c'est la paternité sociale, le fait d'élever les enfants et de subvenir à leurs besoins. De ce point de vue, il n'y aucune contestation sur le fait que je suis, maintenant et pour toujours, le père de mes sept enfants.

10Un parent — ou, dans mon cas, un père — c'est avant tout celui qui subvient aux besoins de ses enfants. Avant de m'embarquer dans ce voyage en paternité, j'ai pris conseil. Un ami m'a prévenu : s'occuper d'enfants chaque heure du jour, tous les jours de la semaine, et tout au long de l'année est très exigeant. Etais-je prêt à me charger de ce fardeau ? Jusqu'alors, mon expérience des enfants, bien que profonde et très variée, avait été limitée. Lorsque je rentrais d'une excursion avec des neveux, nièces, filleuls ou quelque enfant de ma connaissance, je retournais confortablement à mes occupations, laissant les parents de ces enfants se charger de les nourrir, les envoyer à l'école, prendre soin de leur santé et les guider dans la vie. Etre parent est un travail à plein temps. C'est ce que j'ai découvert à partir de juillet 2002. Jour après jour, la nourriture doit être sur la table, les lits faits, les corvées également, et la maison entretenue. L'aide familiale m'aidait, mais à la fin de la journée, c'était moi qui restais seul responsable. Chaque fois que j'avais à quitter la maison pour des raisons professionnelles ou familiales, je devais trouver des remplaçants, recourant à un réseau d'amis qui heureusement étaient toujours prêts à m'aider dans ce genre de circonstances.

11Une composante clé de mon rôle de parent est de fournir une éducation aux enfants. Et pour cela, il faut apprendre toutes les ficelles. Les bonnes écoles doivent être réservées au plus tôt, en février ou mars de l'année précédant la rentrée. La plupart de mes enfants vont, ou sont allés, dans les écoles qualifiées de « Modèle C', c'est-à-dire des écoles publiques mieux dotées en professeurs et en moyens, mais qui pratiquent également des tarifs plus élevés. Tous mes enfants sont devenus complètement multiraciaux. Participer aux réunions de parents est tout un art. Pour que ce soit un succès, vous devez étudier à l'avance et avec attention le dernier bulletin scolaire pour identifier les points faibles. Ensuite, vous demandez à votre enfant de vous parler de ses professeurs. Sans ce préalable, il serait quasiment impossible de parvenir à les identifier dans un couloir plein à craquer de professeurs et de parents. Vous vous armez donc de patience et vous vous mettez à la queue des autres parents. De retour à la maison, vous appelez votre enfant pour traiter avec lui, un par un, tous les problèmes relevés par les professeurs. Comment cela se fait-il que tu ne m'aies pas montré tes devoirs en anglais ? J'ai appris que tu perturbais un peu la classe ? Est-ce vrai ? Sais-tu que les prochains tests sont dans trois semaines ?

12La santé est un autre motif de souci dans la vie d'un parent. Le premier enjeu est de discerner ce qui est important de ce qui ne l'est pas. Un de mes enfants demande sans cesse à aller chez le docteur, le pharmacien, le dentiste. Hormis quelques blessures de sport, rapidement guéries, il est en très bonne santé. Il faut que je comprenne les raisons de son anxiété. D'autres souffrent d'affections plus sérieuses. L'un deux est séropositif. Dans les premières années, du fait de l'absence de traitement, je devais me préparer au pire. Puis vinrent les antirétroviraux, au début à un prix exorbitant, puis gratuits mais avec l'obligation de faire la queue à l'hôpital public pour les obtenir, et seulement depuis peu disponibles dans les pharmacies de la ville via l'aide médicale. Pour mon fils et moi-même, cela a été un long chemin, mais, grâce à Dieu, son traitement, commencé il y a plus de dix ans, est un succès. Depuis lors, un autre membre de la famille, jeune adulte, a contracté le virus. Passé le moment du choc et de la difficulté à en parler, nous avons dû nous remettre en route, mais cette fois-ci avec le bénéfice de l'expérience. Récemment, on a diagnostiqué que l'un des garçons les plus âgés, qui travaille comme bénévole dans un quartier pauvre, avait la tuberculose. Pour lui, et pour moi par conséquent, cela a été une source de stress. Dans une famille, toutes les maladies ne sont pas graves. Le problème, c'est leur fréquence. Il ne se passe quasiment pas une semaine sans visite chez le docteur, le dentiste, le pharmacien ou le physiothérapeute. Je suis un bon client. Heureusement, la pharmacie du quartier est une de celles qui restent ouvertes tard le soir. Quand j'apprends un problème à l'heure du dîner, je prends l'enfant malade avec moi pour le montrer au pharmacien, avec l'espoir qu'une visite chez le médecin généraliste ne sera pas nécessaire.

13Le rôle d'un parent ne se limite pas à fournir à ses enfants la nourriture, les vêtements et l'éducation. C'est aussi de fixer les limites. C'est peu dire qu'il s'agit là du plus grand défi de mon expérience en tant que père. Il y a eu, en particulier avec les adolescents, des moments où j'ai failli perdre espoir. Les enfants qui grandissent dans des institutions sont des survivants. Un foyer pour enfants est une jungle, où ils peuvent recevoir parfois de bons soins, mais peu d'affection. Pour obtenir ce dont ils croient avoir besoin, les enfants recourent à la tricherie, au mensonge, au vol ou aux brimades. Ils ont de la peine à comprendre qu'un parent puisse contrarier leur désir, non parce qu'il est contre eux, mais parce qu'il veut qu'il grandisse correctement et qu'il soit heureux. Ma première tâche, quand les enfants vinrent vivre avec moi, fut de défaire les mauvaises habitudes qu'ils avaient développées dans les institutions. Je ne sais pas si j'y ai totalement réussi, mais grâce à un travail difficile et obstiné, les compétences sociales de mes enfants se sont nettement améliorées.

14Quand j'ai invité les enfants à vivre avec moi, je pensais naïvement que, nous trouvant en petit nombre, et avec une attention soutenue et un soutien affectif, les problèmes de comportement relevés quand ils étaient en institution seraient progressivement sous contrôle. Cela ne devait pas se passer ainsi. Presque tous — pas tous heureusement — ont été pris dans des incidents tels que perturber la classe, sécher les cours, être ivre dans la rue, voler ou se livrer à des actes indécents. Je me souviens d'une semaine au cours de laquelle j'ai eu à régler trois crises en même temps. L'adolescence est une période où les enfants poussent les limites jusqu’à leurs extrêmes, sans considération aucune pour les conséquences pour eux-mêmes ou leur environnement. C'est un temps de folie. Pendant ces moments éprouvants, mon autorité en tant que père était constamment testée.

15Paradoxalement, ces obstacles ont fait de moi le père que je suis aujourd'hui. Avec le soutien et quelquefois la médiation de mes amis, j'ai réussi à tenir bon. Ma stratégie c'était de ne jamais renoncer, de ne jamais laisser une transgression, même minime, sans réponse. Le plus difficile était de faire admettre au contrevenant qu'il avait fait quelque chose de mal. Il niait catégoriquement, contre toute évidence. J'étais alors obligé de révéler ses mensonges.

16Quand, après beaucoup d'efforts, on arrivait à une certaine forme de reconnaissance, j'imposais une sanction. Dans notre famille, il y a une hiérarchie de punitions, la plus importante étant ce que nous appelons « grounding » (« interdiction de vol »). Nous entendons par là rester dans sa chambre pendant une journée, ou une journée et demie, avec comme unique autorisation de sortie celle d'aller aux toilettes ou à la douche. Seules les infractions les plus graves sont punies de cette manière. Ce n'est pas très fréquent. Je demande toujours aux contrevenants s'ils sont d'accord d'être « grounded » (« interdits de vol »). « Est-ce que tu acceptes que je te traite comme un père le ferait ? » Oui. « Que fait un père quand un enfant fait quelque chose de mal ? » Entrainés sur ce terrain, ils n'ont d'autre choix que de répondre, avec quelque répugnance : « Il le punit. » Ce qui me permet de conclure : « C'est ce que je fais en ce moment. » Je leur donne alors une feuille de papier avec des questions comme « Comment pourrais-je réparer ce que j'ai fait ? » ou « Quel est mon objectif ?'. Quand le temps d'isolement est terminé, je les appelle et je leur demande à nouveau pourquoi ils avaient dû être « grounded ». Nous nous embrassons en signe de réconciliation.

17Une seule fois, la conversation ne suivit pas le schéma habituel. Quand je lui ai demandé s’il me reconnaissait comme son père, le jeune coupable me répondit que non. « Si tel est le cas, tu peux t’en aller. La porte est ouverte. Moi, je te considère comme mon enfant, mais je ne peux pas être père seul. Si tu n’es pas mon enfant, je ne peux pas être ton père. » Il fit rapidement marche arrière. « Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu es mon père nourricier. » Je lui dis alors : « Très bien, mais rappelle-toi, au moment où tu atteindras tes dix-huit ans, en tant que père nourricier, je n’ai aucune obligation de continuer à m’occuper de toi. » Il répliqua : « Tu es mon père. J’accepte d’être “grounded”. » C’était un jeu, mais je connaissais suffisamment mon fils pour savoir que j’avais une bonne chance de gagner la bataille. Ce rude échange marqua un tournant dans notre relation. Ceci m’amène à une autre dimension de la paternité. Ce que ces comportements erratiques de la part de mes enfants avaient en commun c’était d'alerter sur leur insécurité. Ils pensaient qu’ils n’arriveraient jamais à faire ce que l’on attendait d’eux. Tous les enfants sont comme cela, mais certains plus que d’autres. Parce qu’ils avaient grandi dans des institutions et subi des formes diverses de mauvais traitements, les miens étaient particulièrement vulnérables. Le premier devoir d’un père est de sans cesse rassurer ses enfants. Nous n’existons pas par nous-mêmes. Nous existons dans le regard des autres. Ce que les parents disent, montrent ou ressentent à propos de leurs enfants, revêt une importance primordiale. Avant que nous ouvrions la bouche, les enfants savent ce que nous pensons d’eux. Mais les mots sont importants. Nous ne félicitons jamais suffisamment nos enfants. Si j’ai fait quoi que ce soit de valable toutes ces années, ce fut de prouver à mes enfants qu’ils méritaient la confiance que je mettais en eux.

18Quand il était au premier degré, mon petit dernier voulait que je voie son professeur tous les jours. Il a maintenu ce type d'attente jusqu’à ce qu’il ait treize ans. Il voulait être rassuré. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi. Aujourd’hui, il réussit très bien dans ses études.

19Comme tous les enfants de leur âge, mes enfants ont eu des chagrins. Une famille heureuse est un lieu où l’on peut affronter en sécurité les sentiments de tristesse, de colère et de confusion associés à la perte. De ce point de vue, mes enfants ont été mes meilleurs professeurs. C'est en les écoutant, que j'ai découvert à quel point il est important de valider les émotions d'un enfant. Plus ils sont jeunes, plus c'est facile d'adopter l'attitude juste.

20Quelques mois après le début de notre vie de famille, les deux plus jeunes, sept et dix ans, ont commencé à faire de mauvais rêves et à avoir des crises de pleurs incontrôlables. Ce fut pour moi une expérience effrayante, mais très utile. Ils exprimaient simplement à quel point leurs mères leur manquaient. Nous avons trouvé des moyens de négocier avec cette immense douleur. Pour l'un deux, ce fut de faire un dessin de sa mère et l'autre me raconta l'histoire qu'il voulait que l'on écrive. Le dessin et l'histoire furent ensuite brûlés dans un feu à l'extérieur. Nous avons allumé des bougies et créé une prière spéciale pour leurs mères et les autres personnes absentes de leurs vies. Plus tard, ils ont confectionné des boîtes à souvenirs. Tous deux sont maintenant des adolescents. Ils retournent encore de temps à autre à leur boîte à souvenirs.

21Ces dernières années, les liens entre notre famille et la communié dominicaine locale, dont je suis un membre non-résident, se sont renforcés. Le samedi soir, nous nous joignons aux frères pour prendre un verre et le dimanche matin, ceux d'entre nous qui vont à l'église — leur nombre est variable — choisissent entre la messe de 8 heures et la messe des étudiants à 9h30. Mes enfants sont constamment en relation avec les étudiants dominicains. Ils échangent des CD, vont à des soirées et discutent politique. Au cours des dix dernières années, cinq baptêmes ont été célébrés dans notre famille, le dernier cette année. Je ne me suis jamais vu comme un missionnaire. Ce sont plutôt les Sud-Africains qui sont des missionnaires à mon égard. Mais là, j'en ai été un. Sans le vouloir, j'ai été l'instrument de plusieurs conversions à l'Eglise catholique. Je m'empresse de dire que l'un des enfants a entre-temps rejoint une église pentecôtiste. Nous avons ainsi des discussions théologiques animées autour de la table du dîner.

22Même s'il existe des précédents, en Afghanistan par exemple ou, plus près de nous, dans l'Est Rand, ce n'est pas courant qu'un frère dominicain élève des enfants. Vivre en dehors de la communauté est moins exceptionnel. Partout dans le monde, des frères dominicains sont autorisés à vivre extra conventum pour des raisons liées au ministère, comme le travail en paroisse, l'aumônerie des sœurs ou l'enseignement. C'est mon statut actuel dans l'ordre Dominicain. En 2002, après un temps de discussion et de discernement avec le provincial, le chapitre de la communauté locale et le conseil provincial ont formellement approuvé ma décision d'élever des enfants.

23Mais c'est plus qu'une question de statut. La réalité est que ma loyauté est double, envers un ordre religieux dans lequel j'ai fait profession il y a trente ans, et envers un groupe d'enfants, certains étant adultes, dont je suis le père. Tisser ensemble ces deux identités n'est pas chose aisée. Comme c'est le cas pour un homme qui doit choisir entre sa carrière et sa famille, elles sont cause de moments de tension. Le point d'ancrage c'est la vocation de l'ordre dominicain qui est de prêcher « aux frontières », selon l'expression employée par un récent chapitre général.

24Alors même qu'elle tient un discours sur les valeurs familiales et concentre ses efforts sur un petit nombre de familles de la classe moyenne qui se retrouvent dans les structures paroissiales, l'Eglise est particulièrement absente du réel terrain de la famille, c'est-à-dire des multiples manières dont des hommes, des femmes et des enfants font les familles d'aujourd'hui. Que cela nous plaise ou non, si tant est qu'il ait jamais existé, le temps du modèle familial unique, fondé sur le mariage, n'est plus. En Afrique du Sud, deux tiers des enfants sont élevés par des mères célibataires. Dans les pays chrétiens, le mariage devient de plus en plus un choix de minorité. Dans ce contexte, il est plus nécessaire que jamais de créer des espaces où les enfants peuvent grandir et réaliser tout leur potentiel sous la conduite de parents aimants, quels qu'ils soient. J'aime à croire que notre manière de vivre ensemble, mes enfants et moi, au-delà du fait d'être « juste » une famille, représente aussi une forme de ministère chrétien.

Pour citer ce document

Philippe DENIS, «Les enfants qui ont fait de moi un père», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 4 / 2018 La filiation, mis à jour le : 18/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=566.