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Telos

Telos 4 / 2018 La filiation

Sabine Ginalhac

Quand la paternité ne va plus de soi

Article

Texte intégral

Un constat convenu

1A en croire nombre d'analyses de sociologues et psychologues de la famille, être père (et même plus généralement parent) aujourd'hui, dans nos sociétés occidentales, cela n'irait vraiment plus de soi.

2Si tant est que ça l'ait jamais été, il est difficilement contestable que le piédestal sur lequel les pères de la première moitié du XXe siècle et des siècles précédents étaient, de leur propre chef ou pas, juchés au motif principal d'être des hommes susceptibles d'engendrer, ce piédestal a vacillé pour s'effondrer quasi totalement. Etre père n'est plus un statut de droit (encore moins de droit divin !), une position de surplomb naturellement conférée par la mère, mais un rôle à construire, voire à conquérir. La toute-puissance paternelle, si longtemps structurante de l'ordre social, a été battue en brèche, exigeant une redéfinition du rôle paternel. Pour l’historien André Rauch1, la recherche d’une définition du rôle du père date de 1968, année qui est aussi l'année où les Français ont été invités pour la première fois à lui souhaiter sa fête, deux ans avant que la loi n'entérine l’autorité parentale conjointe et, dans son sillage, la disparition de la puissance paternelle. Ce n'était là que le premier jalon visible d'une vague de mutations en série affectant le couple et la famille et que certains sociologues n'hésitent pas à qualifier de "révolution anthropologique". Le mariage a cessé d'être le point de passage obligé pour constituer une cellule familiale, et les couples se font et se défont parfois plusieurs fois dans le cours d'une vie (on compte désormais 47 divorces pour 100 mariages). Couple conjugal et couple parental sont de plus en plus souvent décorrélés, autorisant des façons nouvelles et plurielles de "faire famille", au sein desquelles l'autorité parentale se partage ou se divise : familles recomposées (1,2 million d’enfants vivent avec un de leur parent et un beau-parent), familles monoparentales (une famille sur cinq2) quand les liens de filiation se défont avec les liens de couple, mais aussi homoparentales. En plus de l'adoption, le recours aux techniques d'assistance médicale à la procréation (AMP : dons de gamètes, gestation pour autrui) jouent un rôle important dans cette démultiplication des pères et mères potentiels, pouvant associer jusqu'à cinq personnes : deux pères, - le père géniteur donneur de sperme et le père social désigné par la loi - et trois mères, la génitrice donneuse d'ovocytes, la mère qui porte l'enfant et accouche, la mère d'intention, reconnue ou non par la loi, selon la définition de la maternité en vigueur dans la société. La paternité, longtemps réputée certaine, voit ses contours devenir flous. Le champ de la paternité a perdu de sa spécificité, et cette perte s'articule avec une nouvelle crise durable de la virilité que Jean-Jacques Courtine voit comme une véritable "submersion des énergies viriles"3.

3Déstabilisation, remises en cause, questionnements, doutes ; mais aussi opportunité, aventure à découvrir, à apprivoiser, à vivre et à déployer. Dans ce passage, les liens pères-enfants y ont gagné de la richesse, de la profondeur. Les pères participent désormais à la grossesse et à l'accouchement, avec parfois un vécu intense de ces moments qui s'exprime dans le corps par ce que l'on nomme des symptômes de couvade (nausées, fringales, variation de l'humeur, et parfois même augmentation du taux de prolactine, l'hormone qui provoque la lactation).

Pourquoi la Bible ?

4Face à cet immense chantier, pourquoi se tourner vers les récits bibliques qui, dans les souvenirs de beaucoup d'entre nous, sont associés à une sorte d'âge d'or de ce patriarcat pour nous irrémédiablement perdu ?

5D'abord parce que la Bible se donne à lire comme un recueil d'expériences de vie humaine, et de vie avec Dieu. Ensuite, pour avoir l’opportunité de sa laisser mettre en route et déplacer, et sûrement pas pour y glaner des assurances, des vérités, voire des recettes. En effet, l'écriture des récits bibliques ne procède jamais par thématisation, élucidation d'une problématique, mais par approches successives, différenciées et non exhaustives. A ce titre, si nous savons être attentifs aux harmoniques des récits dans leur diversité, à leurs failles, à leurs réserves et contradictions, si nous les laissons consonner et résonner en nous, ils peuvent nous ouvrir des perspectives surprenantes, nous aider, ou nous inciter, à sortir de notre logique binaire : père/mère, biologique/sociale, enfant/pas enfant. Une seule condition : s'engager dans une lecture confiante, bienveillante, attentive aux signes de croissance et d'espérance, et non dans une lecture savante, dogmatique, ou même théologique.

6Après un très bref rappel anthropologique, je vous propose donc de nous risquer à répondre à cette invitation à réhabiliter l'inattendu, parfois même le non-conformisme, en allant à la rencontre de quelques figures de pères bibliques. Cette incursion est fortement inspirée par la démarche originale de Philippe Lefebvre, qui, au fil de ses livres, nous introduit toujours plus avant dans une intelligence de la Bible comme matrice de récits d'humanité, parole vibrante de vie pour notre aujourd'hui.

La condition humaine, une condition de fils

7Même si cela a un caractère d'évidence, rappelons que la condition humaine est une condition de fils. En effet, aucun humain n'est la source de lui-même : impossible d'être père si l'on n'a pas d'abord été fils. Chacun de nous est précédé ; il vient s'inscrire dans cette longue chaîne des générations qui remonte à des temps immémoriaux. "La paternité humaine est en définitive une paternité de fils."4

8Le philosophe Michel Henry va même plus loin en affirmant que nul n'est père, nul n'est fils, puisque personne ne peut recevoir la vie d'un autre homme, pas plus que la donner lui-même. Chacun de nous est donné à lui-même, engendré dans la Vie absolue, qu'est Dieu, comme fils de Dieu. C'est cette nouvelle condition de Fils de Dieu, "notre condition réelle"5, une condition subversive mais qui est notre vérité intime, essentielle, que Jésus Christ, le Fils du Père qui ouvre la voie à une multitude de fils, vient nous révéler.

9La filialité définit donc la condition humaine dans un registre qui est celui d'une dépendance essentielle. Par ailleurs, la paternité est une réalité construite. En effet, contrairement à la femme, l'homme n'est pas père dans son corps, "selon la chair". Il le devient en prononçant la parole de reconnaissance6, - "Tu es mon fils" -, par laquelle il fait place à l'enfant dans sa généalogie, en même temps qu'il y prend lui-même place comme relais de la vie, père. C'est cette parole même que Jésus reçoit lors de son baptême ("Tu es mon fils, le bien-aimé, en toi je me plais." : Mc 1,11) en laquelle il se découvre Fils de Dieu, le Père divin, et en même temps que Dieu est manifesté comme Père. C'est donc en fait le fils qui permet à son géniteur de devenir père. En hébreu, le mot fils 'ben' signifie à la fois fils et bâtisseur ; c'est le fils qui bâtit la lignée du père, qui lui permet de se multiplier au-delà de lui-même, dans les générations à venir, à l'infini.

10Un père, c'est donc avant tout un fils que son fils fait père ; voilà une définition qui nous permet d'entrer de plain-pied dans les expériences de vie de nos ancêtres bibliques.

Abraham, le père dont la paternité passe par la confrontation à la mort du fils

11Abraham réunit en sa personne ces deux caractéristiques aussi mystérieuses que contradictoires, qui lui vaudraient aujourd'hui une psychanalyse bien sentie : le désir ardent de l'enfant et l'acceptation, a minima tacite, de sa mort.

12C'est sur un appel que s'ouvre l'histoire d'Abraham : "Va pour (vers) toi, hors de ton pays, hors de ta famille et hors de la maison de ton père, vers le pays que je te ferai voir." (Gn 12,1). Ce qui est demandé à celui qui n'est encore qu'un fils, celui de Terah, c'est de quitter sa sécurité, de s'arracher à ce qui l'enracine, sa terre, sa famille, la maison de son père. Et pour aller où ? Abram7 n'en sait rien. Si Abram ignore la destination géographique de cet exil, il sait quel en sera le fruit : la bénédiction des fils (cinq occurrences du verbe

13'bénir' sur deux versets : Gn 12,2-3). Non seulement il sera béni lui-même, celui qui répond à l'appel de YHWH, mais plus encore, il deviendra une bénédiction pour "tous les clans de la terre". L'enjeu est de taille : de son acquiescement à l'ordre de Dieu (comme de celui de Marie) dépend la bénédiction de l'humanité entière, démultiplication de la vie donnée par

14Dieu. Plus étonnant encore, la promesse annonce également une descendance : «Je ferai de toi une grande nation". Le réalisme voudrait toutefois qu'Abram reste réservé devant celle-ci : il a déjà soixante-quinze ans (Gn 12,4) et sa femme Saraï est stérile (Gn 11,30) ; comment imaginer qu'un grand peuple sorte de ce couple ?

15Abram obtempère sans poser de questions (ce qui n'est pas si fréquent que cela dans la Bible : voir les atermoiements de Moïse, Gédéon, Osée, etc.). Il n'hésite pas un instant. Il est prêt à partir pour devenir père, source de fils et de bénédictions ; tant il est clair pour l'homme biblique que la bénédiction passe par les fils. Et c'est seulement à ce moment-là que le texte précise que ce pays que YHWH n'avait pas nommé, c'est le pays de Canaan, celui-là même qui était le but de Terah, son père. Ainsi, même si Abram quitte la maison de son père, son départ s'inscrit dans le projet de sa lignée ; la volonté de Dieu emprunte les voies des projets de vie des hommes (ou serait-ce l'inverse ?). D’une certaine manière, Dieu prend le relai de Terah pour conduire Abram. "C'est à ta descendance que je donnerai ce pays" (Gn 12,7). Promesse magnifique s'il en est, mais qui ne fait qu'accentuer le manque de plausibilité de la situation : voilà un couple qui ne constitue déjà pas le candidat idéal pour avoir une progéniture nombreuse, et qui est censé être à l'origine d'un peuple qui entrera en possession d'un pays déjà occupé par les Cananéens (Gn 12,6b). Et pourtant, "à Dieu tout est possible" (Mc 10,27), surtout si l'homme se fait le partenaire de son projet de vie.

16Pour autant, même les promesses divines peuvent s'avérer longues à se réaliser ! "Seigneur Dieu, que me donneras-tu, à moi qui m'en vais privé d'enfant ?... Voici que tu ne m'as pas donné de descendance." (Gn 15, 2s), se risque à rappeler Abraham, pour qui le seul vrai don, celui qui ouvre l'espace de la bénédiction, c'est la descendance, l'entrée en paternité. Mais finalement, des fils, Abraham va en avoir : deux, nés successivement de deux femmes, la servante et sa maîtresse8. Et, plus intéressant, ces fils tant désirés, Abraham va les envoyer vers la mort.

17Mais reprenons les événements dans leur chronologie.

18Saraï, l'épouse d'Abram (qui est en même temps sa demi-soeur) ne parvenant pas à enfanter (Gn 11,30 ; "pour elle pas d'enfanceau", selon la belle traduction André Chouraqui), elle se résigne à pousser Abram dans les bras de sa servante, Hagar (Gn 16,1-3) pour qu'elle lui donne un fils. Mais voilà que la servante devenue enceinte, son arrogance insupporte Saraï, qui lui fait payer l'intention supposée de la "rendre petite" par des mauvais traitements (Gn 16,5). Ne trouvant aucun soutien auprès d'Abram qui reste dans une position prudente de spectateur de ces histoires de femmes en mal d'enfant (Gn 16,4-6), Hagar est acculée à la fuite. C'est dans le désert, au lieu du dénuement et du danger extrême, que cette femme païenne, réduite à "être un ventre" (la première "mère porteuse" de l'histoire !) va vivre à deux reprises une expérience de Dieu extraordinaire. Ambivalence du désert, lieu de mort, mais aussi lieu de la rencontre avec Dieu. Elle, la servante païenne en fuite devant ses maîtres hébreux, est reconnue et interpellée par le messager de YHWH et reçoit la même promesse de "multiplication" (Gn 16,7-10) que celle qui vient d'être adressée à Abram (Gn 15,5). De façon inattendue, Dieu bénit la rebelle, celle qui ne plie pas devant l'ordre des hommes, et qui va ainsi accéder au statut de sujet de sa propre histoire. Dans cette situation mortifère, Hagar vit la première annonciation de l'histoire biblique : "Te voici enceinte, tu enfanteras un fils et tu appelleras son nom Ismaël (Dieu entend) car YHWH a entendu ta détresse." (Gn 16,11). C'est quasiment dans les mêmes termes que l'ange Gabriel s'adressera à Marie (Lc 1,32). Pour autant, c'est dans le concret de la vie que le partenariat avec Dieu se vit, et Hagar doit retourner chez sa maîtresse, retrouver sa position de servante, affronter la jalousie de Saraï et la lâcheté d'Abram (Gn 16,9). Hagar enfante Ismaël et fait Abram père (Gn 16,6).

19Mais voilà que Saraï devient enfin mère, après qu’YHWH l’ait «visitée» comme il l’avait promis (Gn 21,1-8). Cette maternité réveille ses griefs contre Hagar : elle ne supporte pas que le fils de la servante puisse faire de l'ombre au fils de la maîtresse. A nouveau, Hagar est chassée au désert, cette fois-ci avec son enfant (Gn 21,8-21). A nouveau, Abraham obtempère à l'exigence de Sarah, à contrecoeur mais rassurée par la parole de YHWH qui l'assure que c'est par Isaac que sa descendance se construira. En dépit d’une apparente répétition9, la situation a néanmoins changé : en effet, ce n’est plus seulement la vie d’une servante qui est menacée, mais celle du fils d'Abraham. Mais la présence de Dieu à la vie des hommes et des femmes ne change pas, elle : non seulement il sauve à nouveau la vie du fils et de la mère, mais il confirme la bénédiction promise à Ismaël, en donnant place au rôle de la mère qui doit "tenir fort le garçon par la main" (Gn 21,18). Celui qui est le père, qui sauve la vie des siens, c'est donc Dieu, et non pas le père biologique, Abraham qui n'avait donné aux fugitifs que "du pain et une outre d'eau" pour tout viatique. "Avant que Dieu n'envoie Abraham et son fils Isaac sur la montagne qu'il leur indique, on sait qu'il veut la vie des fils d'Abraham. On apprend aussi que le Père du fils de la servante sans mari est Dieu lui-même." 10

20Tout pourrait être pour le mieux dans cette famille centrée sur Isaac, devenue tout à fait 'conforme'. Mais décidément, il est interdit à Abraham de s'installer. Abraham, n'a plus qu'un seul fils fils11 ; se trouvant d'ailleurs ainsi en contradiction avec le nom que YHWH lui a donné : le "père de multitude" (Gn 17,5), et il va le perdre, puisque le voici maintenant sur le point de mettre lui-même à mort Isaac, le fils chéri (Gn 22). "Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va pour toi vers le pays de Moriyya et là, fais-le monter en montée (en holocauste) sur celle des montagnes que je t'indiquerai" (Gn 22,2). Interpellation divine en tous points étrange, et même dans sa partie la plus incontestable, celle qui désigne les protagonistes ! Le lecteur sait bien qu'Isaac n'est pas l'unique fils12 d'Abraham, puisqu'il en a trois. Il a d'abord adopté Eliézer, son serviteur ; puis il a eu Ismaël, le fils chassé, et enfin Isaac. Alors que la parole divine avait toujours été porteuse de promesse de vie, cette même parole vient maintenant lui demander l'impensable, l'indicible, l'immolation du fils de la promesse. Dieu voudrait-il la mort des fils ? Comment le Dieu qui vient de sauver la vie d'un autre fils, Ismaël, envoyé au désert par son propre père, peut-il exiger le sacrifice du fils par lequel il a justement choisi de faire passer l'alliance ?

21Quoi qu'il en soit, aucun doute à avoir : le fils dont parle YHWH, c'est Isaac, le fils de la vieillesse, le fils de la promesse, l'enfant miraculeux, surinvesti. "La première épreuve d'Abraham consiste à déchiffrer la demande divine."13, dit Marie Balmary, ajoutant qu'Abraham arrive vers Dieu "encore plein d'idoles" et que, dans un premier temps, Dieu se laisse prendre comme tel, car l'accession à la paternité passe forcément par l'expérience de la chute des idoles : idole divine, idole du père tout-puissant, idole du fils adoré. Cette épreuve a donc à voir avec sa difficulté à être père liée à la difficulté qu'il a eue à être fils : un père ne peut transmettre une filiation que pour autant qu'il ait réussi à habiter sa place de fils14. On peut aussi relever qu’Ismaël et Isaac représentent, pour Abraham, deux manières d'entrer en paternité. S'il est clairement désigné comme le géniteur d'Ismaël ("Abraham alla vers Hagar qui devient enceinte." : Gn 16,4), pour Isaac, il semble que tout se fasse sans lui ; c'est une affaire entre Dieu et Sarah ("YHWH visita Sarah comme il l'avait dit et fit pour elle ce qu'il avait déclaré selon sa parole. Sarah devint enceinte et donnant un fils à Abraham en sa vieillesse." : Gn 21,1s) ; il n'en devient le père qu'en lui donnant son nom, et en pratiquant sur lui la circoncision (Gn 21,4) : c'est une paternité symbolique. Abraham, qui a déjà eu beaucoup d’hésitation et de difficulté à devenir époux15, n'est pas encore père, pas davantage d'Isaac que d'Ismaël. Il n'a pas su assumer son rôle paternel de tiers séparateur entre la mère et le fils : Sarah dit : "mon fils Isaac", Isaac lui appartient, à elle seule (Gn 21,10). Dès lors, la situation d'Isaac est limpide : il n'a pas de frère, pas de père non plus ; il a seulement une mère, à l'amour envahissant. Cette épreuve va être pour lui l'opportunité d'être délié (la tradition juive nomme cet événement Aqedah, ligature) de ses parents.

22"Va pour toi [...] pars pour le pays de Moryya". Avec cet appel, Abraham se trouve ramené au jour où il a entendu le premier appel de Dieu à tout quitter pour aller vers lui-même (Gn 12,1). Après avoir sacrifié son passé, à présent, c'est son avenir qu'il devrait sacrifier : le sien propre, mais aussi celui de "tous les clans de la terre", bénéficiaires, à travers lui, de la bénédiction divine. Est-ce là le pays que YHWH avait promis à Abraham de lui faire voir lors de son premier appel (Gn 12,1) ? D'une certaine manière, oui ! Abraham ne peut pas devenir "père d'une multitude" sans renoncer à quelque chose dans la relation avec son fils chéri, sans 'couper' le cordon comme on 'coupe' une alliance (21,7).

23Père et fils se mettent donc en route et, en dépit de la dramaturgie qui se met en place, un dialogue s'établit entre eux : "Isaac parla à son père Abraham : 'Mon père', dit-il, et Abraham répondit : 'Me voici, mon fils'." (Gn 22,7-8) Abraham répond à son fils, dans les mêmes termes qu'il a répondu à Dieu, ces mêmes mots que le jeune Samuel (1 S 3) et les prophètes reprendront à leur compte lorsque YHWH viendra les appeler. La seule réponse que le père peut faire à son fils, embarqué dans cette épreuve commune, c'est une réponse de fils, celle de la confiance dans le Père : "YHWH verra pour lui l'agneau" (Gn 22, 8). Dieu seul sait ce qui doit être sacrifié.

24L'expérience d'Abraham c'est que Dieu a toujours sauvé sa vie, souvent mise en danger.

25"Pour Abraham, mener son expérience de père jusqu'à son terme, c'est croire que Dieu sera pour Isaac le Père qu'il a déjà été pour lui."16 Et il a raison d'avoir confiance, puisque, comme avec Job, Dieu ne va pas jusqu'au bout de l'épreuve, il finit par reculer. Plus exactement, il se retire, pour laisser Abraham et Isaac advenir à leur juste place de père et fils. A la faveur de ce retrait du Père, Abraham entre réellement dans son rôle de père, dans sa pleine maturité.

26Ce qu'Abraham sacrifie c'est lui-même, le père possédant son fils : "il a sacrifié le sacrificateur."17 Le changement du nom de Dieu vient à l'appui de cette lecture. En effet, si c'est Elohim, - le nom du Créateur dans sa forme plurielle qui remplace tous les autres dieux, précisément ceux qui exigeaient des hommes toujours davantage de sacrifices -, qui demande le supposé sacrifice (Gn 22,1), c'est YHWH, - le tétragramme qui ne peut être prononcé parce qu'il ne saurait épuiser Dieu sous peine d'en faire une idole, le nom propre du Dieu Unique qui entre en alliance avec un sujet, un homme debout -, qui l'arrête (Gn

2722,15). En guise d'agneau du sacrifice, c'est un bélier qui prend la place d'Isaac ; le bélier, père de l'agneau ; sacrifice du père dominateur, tout-puissant, pour accéder à la place réelle de père, capable de se retirer pour laisser la place à la génération suivante ; passage de la possession à l'alliance. Abraham doit se retourner pour voir le bélier qui est "derrière" (Gn 22,13) : se retourner, donc convertir son regard, le regard qu'il portait sur sa relation père-fils avec Isaac, mais aussi sur sa relation fils-père avec Dieu. Le bélier sacrifié à la place d'Isaac a les cornes prises dans un buisson. Absalom, le fils de David qui complote pour prendre sa place sur le trône, le fils qui ne pense pouvoir être fils qu'en tuant le père, meurt la chevelure prise dans la ramure d'un grand térébinthe (2 S 18,9-17). Autant d'indices qui nous invitent à déplier les significations possibles de cet épisode si provocateur !

28Le père et le fils qui étaient montés ensemble, sont maintenant séparés, différenciés. L'appel adressé à Abraham était de permettre à son fils de vivre ce que lui-même avait vécu en tant que fils : quitter la maison du père, aller sur son propre chemin de vie. Abraham a su « accepter que ses propres démarches soient accompagnées et dépassés par l’action de Dieu, dans une mesure dont il n’est pas le maître»18. Il a renoncé à garder Isaac pour lui ; il ne l'a "pas retenu" (Gn 22,15), ne l'a pas empêché d'aller vers Dieu, vers son origine divine.

29L'origine d'Isaac, ce n'est pas Abraham ; Isaac doit vivre ce passage, qui est une seconde naissance, cette naissance d'en haut que son père Abraham a vécue en recevant un nouveau nom19. "Abraham a vu le fils sauvé par le Père, il a vu le fils du Père dans son fils comme en lui-même. Isaac,...., le premier d'une longue lignée de fils clairement identifiés dans l'évangile de Jean comme ceux 'qui ne sont nés ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu' (Jn 1,13)."20 Dès lors, la vie du fils peut se déployer. Isaac peut maintenant aller vers sa vie d'homme adulte, délié. D'ailleurs, l'annonce de la naissance de Rebecca (future épouse d'Isaac) et de la mort de Sarah suit presque aussitôt le récit de l'aqedah. Abraham, lui, est délié de son image d'un Dieu inhumain. Tout est prêt pour que la promesse de la multiplication des descendants d'Abraham s'accomplisse.

30Et en effet, l'épreuve père-fils traversée, dans l'écoute de la parole de Dieu ("parce que tu as écouté ma voix") se traduit par le renouvellement des promesses d'une bénédiction démultipliée à l'infini qui rejaillira sur "toutes les nations de la terre". Passage vers un à-venir non écrit, "hors destin", où va se déployer cette vocation essentielle de tout humain à la liberté et à la responsabilité de devenir père en se sachant fils. Abraham donne un nom au lieu vers lequel un père et un fils sont montés, et dont deux fils de Dieu sont descendus : "YHWH voit" (22,14), car, dit-il, "c'est sur la montagne que YHWH est vu". Cela n'est pas sans faire écho au nom donné par Hagar, au lieu où elle a vécu l'expérience que Dieu sauve toujours la vie des fils : "le puits du Dieu qui me voit" (Gn 16,14)21. C'est elle, la servante, l'étrangère, qui a ouvert la voie pour Abraham et Isaac.

Jacob, un amoureux à qui ses fils doivent apprendre à devenir père

31Avant de devenir la belle figure de patriarche biblique de nos iconographies, le père des douze tribus d'Israël qui meurt paisiblement entouré de ses fils après les avoir bénis un à un,

32Jacob est un homme tiraillé entre ses quatre femmes.

33Pris au piège de la ruse de son oncle Laban, Jacob se voit contraint d'épouser d'abord la sœur aînée, Léa, avant de pouvoir accéder à l'élue de son cœur, la cadette, Rachel ("il aima aussi Rachel plus que Léa." : Gn 29,30). Puis, après avoir pu enfin prendre Rachel pour épouse, le voilà donné par les deux soeurs à leurs servantes respectives Zilpa et Bilha, et précipité dans un tourbillon d'enfantements, tiré à hue et à dia, réquisitionné comme tâcheron de l'engendrement (Léa lui dit : "Je t'ai pris à gage contre les mandragores" : 30,16) : une histoire biblique de maternité bien peu conformiste, une "maternité diffractée sur quatre femmes"22, une maternité utilisée, par des femmes intrépides et intelligentes23, comme arme pour conquérir l'amour de l'époux.

34La famille de Jacob constituerait donc un parfait cas d'école de recomposition familiale : douze fils et une fille, nés de quatre femmes différentes. Mais voilà justement où cette histoire nous rejoint : pas facile de trouver sa place de père dans une telle configuration, quand bien même serait-on celui qui a "lutté avec Dieu" (Gn 32,29). Cette place de père, Jacob va devoir la recevoir de ses fils, plus particulièrement de Joseph et Juda, à l'issue d'une saga riche en rebondissements, qui est le sujet du ‘roman de Joseph’ (Gn 37-50).

35Joseph est le fils préféré de Jacob : il est le fils de la vieillesse mais surtout le premier fils que lui a donné Rachel, l'épouse chérie, morte en donnant naissance au cadet Benjamin.

36Rappelons que c'est cette même configuration de fils préféré par sa mère au détriment de son frère jumeau qui avait plongé Jacob dans les tribulations. L'injustice subie par les frères de Joseph, du fait de cette préférence largement affichée de leur père, est encore aiguisée par la peur que suscitent les rêves de leur jeune frère. En effet, Joseph est un rêveur communicatif, qui n'hésite pas à faire part de ses rêves à son entourage, même lorsque ceux-ci le mettent en scène dans une position de nette domination sur le reste de la famille.

37Cette situation de compétition dans la fratrie nourrit jalousie et haine dans le cœur des frères de Joseph qui conçoivent alors le projet de le tuer. Ils vont finalement épargner sa vie, davantage par peur de la portée de leur geste ("verser son propre sang") que par réelle compassion. Ils le vendent à des marchands qui vont l'emmener comme esclave en Egypte, ce qui ne les empêche pas de laisser croire à Jacob que son fils chéri est mort.

38De façon totalement inattendue, Joseph réalise une extraordinaire ascension en Egypte et devient l'homme de confiance de Pharaon, notamment grâce à sa capacité d'interprétation des rêves (Gn 40,1-41,44) : revoilà ces fameux rêves qui ont cristallisé la haine dans la fratrie.

39Après treize années de galère, la boucle est bouclée. Joseph qui avait tout perdu, qui avait été chassé de la maison de son père, fonde sa propre maison. Il reçoit un nom égyptien, épouse la fille d'un prêtre égyptien, engendre deux fils dont les noms résument le chemin parcouru par leur père, de l'infamie de l'esclavage à la glorieuse réhabilitation : Manassé, "Dieu m'a fait oublier toute ma peine et toute la maison de mon père", et Ephraïm, "Dieu m'a fait fructifier dans le pays de mon humiliation" (Gn 41,50-52). A ce stade, Joseph a changé de lignée. Il semble avoir complètement oublié d'où il vient.

40Le récit pourrait s'arrêter là : Joseph entre dans la gloire et le bonheur, il est récompensé pour son courage dans l'épreuve, et plus que restauré dans sa dignité puisqu'il passe du statut d'esclave à celui d'intendant d'un royaume puissant. Mais cet heureux dénouement ne règle pas pour autant la crise familiale ; il faut que, d'une façon ou d'une autre, ses frères et son père soient associés à ce bonheur. Et Joseph est maintenant prêt à affronter son passé.

41Les circonstances vont l'y aider. En effet, la famine sévit bientôt dans tout le pays jusqu'à Canaan. Joseph, qui a constitué des réserves de grains faramineuses, se trouve donc en position de vendre des denrées, non seulement à son peuple d'adoption, mais aussi à ses frères venus en Egypte chercher de quoi survivre à la famine. Il est troublant de constater que Joseph se trouve dans la même situation Jésus à Cana : Pharaon répond au peuple affamé : "Allez à Joseph et faites ce qu'il vous dira" (Gn 41,55), tout comme Marie dira de son fils : "Faites ce qu'il vous dira." (Jn 2,5). Au fil de divers stratagèmes plus ou moins louables Joseph va parvenir à faire venir auprès de lui Benjamin, son frère cadet retenu en Canaan par Jacob qui, depuis la mort supposée de Joseph, a reporté sur lui son amour paternel, avec la même exclusive. C'est là qu'intervient un autre frère. Juda se montre le seul frère capable de comprendre Jacob et de négocier avec lui la venue de Benjamin en Egypte (Gn 43,1-14) : ceci parce qu'il reconnaît dans le refus suicidaire de son père de laisser aller le fils ce que lui-même a ressenti lorsqu'il a refusé de donner son fils Shéla à Tamar par peur de le perdre.

42C'est Tamar qui lui a permis de faire l'expérience que seule la confiance peut sauver la vie, et non pas la volonté désespérée de s'approprier la vie de l'autre. Juda va jusqu'à se proposer comme otage à la place de Benjamin ("ton serviteur restera esclave à la place du garçon" : Gn 44,3), libérant ainsi le pardon de Joseph (Gn 45,1-3). Juda se sacrifie, non par désir masochiste, mais pour épargner la vie de Benjamin et réconcilier la fratrie autour du père ; impossible d'être frères si l'on ne sait être fils.

43Joseph est maintenant capable d'accorder son pardon à ses frères, en relisant cette histoire de violence et d'exil comme une intervention de Dieu en faveur de la famille de Jacob pour les sauver de la famine (Gn 45,3-8). L'épreuve de l'exil et de la mort qu'il a traversée anticipe le destin du peuple ; Joseph, fils de Dieu, a vécu dans sa chair ce que son peuple, fils de Dieu, va vivre24.

44La situation de départ de cette histoire mouvementée est celle d'une famille où la parole est malade25 (Gn 37,5), une famille dans laquelle personne ne peut trouver sa place ni de père, ni de frère, Au travers des diverses confrontations et péripéties qu'il organise et même manipule, Joseph permet à ses frères de se confronter à leur propre violence, de la reconnaître et de s'en détourner, pour se montrer enfin capables de fraternité.

45Parallèlement, il y gagne la guérison de son sentiment légitime d'injustice et l'accès au pardon. De son côté, Jacob, au terme d'un dur combat, renonce à garder pour lui seul son fils, à être celui qui sépare les frères les uns des autres : il devient enfin capable d'être le père de tous ses fils, et de chacun d'eux. Au terme de ce parcours à la fois individuel et communautaire, la parole circule à nouveau entre les frères (Gn 45,15).

46Ce petit 'roman' illustre de façon saisissante combien chemins de fraternité et chemins de filiation sont liés : être frère pour être fils, apprendre par son fils à devenir père. On pourrait même y lire paradoxalement que la fraternité précède la filiation, à rebours de la logique des générations. En effet, comme celle de Caïn et d'Abel, l'histoire de Joseph raconte que les fils connaissent la violence et la mort avant les pères. Ils ont à apprivoiser le dialogue avec l'autre si proche qu'est le frère, à affronter et régler la difficile question de la place de chacun dans la fratrie, avant de pouvoir devenir fils. Pour autant, cette fraternité ne peut se construire en évacuant le père26 : ce qui se profile parfois aujourd'hui derrière une survalorisation de la fraternité dans la supériorité des pairs sur les pères. Fraternité et filiation doivent demeurer en tension.

47Le chemin de vie que dessine Joseph, le Christ le déploie dans toute sa générosité. C'est au matin de la Résurrection que Jésus appelle ses disciples "mes frères" (Jn 20,17) : dans ce ruissellement de Vie, le Fils Unique reconnaît les fils qu'il a amenés au Père comme ses frères.

Juda, un "père-pour-lui" appelé à devenir "père-pour-la-vie", en violant l'interdit

48Juda, l'un des douze fils de Jacob, est lui-même père de trois fils, conçus avec une Cananéenne, une étrangère (Gn 38). Il perd d'abord son fils aîné : celui-ci a "déplu" à Dieu qui le "fait mourir". Tamar, l'épouse cananéenne de ce fils, se trouve implicitement accusée de sa mort. Pour cette raison, le frère du mort, deuxième fils de Juda, refuse d'obéir à la loi du lévirat (s'unir à la femme de son frère décédé pour lui assurer une descendance) ; punissant ce refus d'assumer ses responsabilités de frère, Dieu lui ôte également la vie. Juda est alors tenu par la loi de donner comme époux à Tamar son dernier fils, Shéla (nom issu de la racine : 'vivre tranquille' ; ce qui peut expliquer le choix de Juda de le protéger, quel qu'en soit le prix). Mais par peur de perdre ce dernier fils, dont il croit la vie menacée par Tamar, Juda se refuse lui aussi à respecter la loi et renvoie Tamar dans sa famille, la reléguant dans un statut infamant de femme non accomplie. C'est un rapport de possession qui lie Juda à ses fils ; il n'est pas entré dans la maturité de sa condition de père. Croyant protéger la vie, pris au piège de sa peur, il préfère se priver de descendance, manquer à ses devoirs de chef de famille, et conduire en fait la vie dans une impasse.

49Mais Tamar ne se résigne pas à cet état de non-fécondité, et elle va faire preuve d'une grande ruse et d'une témérité extrême pour relancer la dynamique de la vie. Elle qui se voit refuser le secours de la loi de Moïse, ne va pas hésiter à l'enfreindre. La jeune Cananéenne, dont le nom (palmier-dattier) dit la grande beauté (Ct 7,7), met alors sur pied une ruse extrêmement risquée pour elle. Elle se travestit en prostituée et séduit son beau-père, dont elle devient enceinte. Elle prend néanmoins soin de demander à son client des signes (un sceau, un bâton et un cordon) qui l'identifient clairement. Quand elle se voit accusée de prostitution et menacée d'être lapidée, elle produit ces pièces à conviction, obligeant son beau-père à reconnaître l'injustice dont il s'est rendu coupable envers elle. Ce que fera Juda en affirmant : "Elle est plus juste que moi. C'est qu'en effet, je ne lui avais pas donné mon fils" (Gn 38, 26).

50Par son courage et sa détermination, Tamar permet à son beau-père d'expérimenter que prendre le risque de la vie, au prix de sa propre vie, ouvre en fait le chemin de la vie barré par la peur. Juda va y gagner deux petits-fils qui seront comptés dans sa descendance ; il entre réellement dans sa maturité de père. S'il avait continué à se crisper sur sa peur de la perte des fils, Tamar serait morte avec les deux enfants qu'elle portait. L'enjeu se situe donc dans une démultiplication de la mort, ou de la vie. Jésus, fils de David, de la tribu de Juda par Joseph, vient s'inscrire dans cette "génération marquée par le manque de père"27, sauvée par les femmes.

51L'histoire de Tamar consonne avec celle des filles de Loth, neveu d'Abraham, qui se trouvent elles aussi dans une situation où, à la suite de la destruction de Sodome et Gomorrhe, il n'y a plus "aucun homme pour venir vers [elles] selon le chemin". Ce chemin (drk : chemin, coutume, vie), celui de la coutume, leur étant interdit, les deux soeurs n'hésitent pas à ouvrir un autre chemin, celui de l'inceste, pour "faire vivre une descendance à partir de [leur] père". (Gn 19,30-38). Ce sont elles qui prennent l'initiative de lever le verrou du tabou pour éviter l'extinction du clan ; la passivité de leur père étant signifiée par le sommeil dans lequel il gît au moment de la transgression.

Elqana, l'homme qui voudrait valoir plus que des fils

52A l'orée de la grande geste historique (1 S-2 R) qui relate la transformation des tribus issues de Jacob en un peuple 'comme les autres' conduit par des rois messies, se tient un couple, plus précisément un homme et ses deux femmes.

53Elqana apparaît couvert de bénédictions, avec ses deux épouses qui se prénomment l'une Hana, Gracieuse (non pas celle qui est pleine de charme, bien que rien ne l'exclue, mais celle qui saura se faire le vecteur de la grâce de Dieu), l'autre Peninna, Perle (ce nom peut aussi renvoyer à la racine paneh : la face). Cependant, la situation des deux femmes est brutalement contrastée : "A Peninna des enfants et à Hana pas d'enfants" (1 S 1,2). Hana est stérile et elle en meurt. Elqana, le bien-nommé, puisque son nom signifie "Dieu m'a acquis" (à rapprocher du nom donné par Eve à Caïn : "J'ai acquis un homme avec Dieu"), est un homme pieux (tout comme Syméon penché sur Jésus enfant, à l'entrée du Nouveau Testament, en Lc 2,25) qui s'acquitte, au temps voulu, des sacrifices et prières au temple de Silo. C'est aussi un homme juste qui tente à sa manière, maladroitement, de compenser l'affront fait à Anne par sa coépouse et rivale nantie de fils, en la gratifiant d'une double portion des viandes sacrifiées (1 S 1,4-6). Mais surtout, c'est un homme amoureux, "il aimait Hanna", touché par l'épreuve qui lui est imposée par Dieu (à deux reprises, le texte répète : "et YHWH avait fermé sa matrice" : 1 S 1,5.6), bouleversé par les pleurs de son aimée, qui essaie d'entrer en dialogue avec elle (1 S 1,8). Cette sensibilité et cette empathie à l'égard de la femme ne devaient pas être si communes dans ces sociétés patriarcales. Jacob n'a pas eu ce souci, qui à l'injonction de Rachel : "Donne-moi des fils sinon je suis morte !", se contente de répondre, avec la colère de l'impuissance : "Suis-je moi à la place de Dieu ? Lui qui a retenu loin de toi le fruit du ventre !" (Gn 30,1s). Elqana ne se dérobe pas, il presse Anne de questions, à la fois inquiètes et irritées : "Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi ne manges-tu pas ?

54Pourquoi ton coeur va-t-il mal [ou encore : est-il mauvais] ?" (1 S 1,8). Et puis, il a cette parole à la fois inattendue et tellement émouvante dans sa candeur et son impuissance douloureuse : "Est-ce que moi je ne suis pas pour toi bon plus que dix fils ?" (1 S 1,8). Cette interrogation n'est pas si loin des enjeux de fécondité qu'il y paraît, puisque les femmes de Bethléem diront à Naomi à propos de sa belle-fille Ruth qui vient de lui donner un petit-fils, l'enfant qui remet en marche le processus de vie enrayé par la mort de ses fils : "Elle est bonne pour toi plus que sept fils." (Rt 4,15). Algèbre biblique : un homme ne vaut pas pour sa femme plus que des fils, car il doit occuper sa place de mari ; mais il 'vaut bien' au minimum un fils d'Anne, puisqu'il prépare son chemin en occupant fidèlement sa place au temple, en attendant que le jeune Samuel ait atteint l'âge d'y servir (1 S 1,24).28

55En effet Anne va non seulement faire face à son destin, celui que YHWH lui a préparé, mais encore y prendre toute sa place, en posant un acte aussi audacieux que désespéré. Elle propose un pacte à Celui qui, avec cette stérilité, la met finalement en demeure de "choisir la vie ou mort" (Dt 30,19). Elle lui demande de lui donner un fils, un fils qu'elle lui rendra, qu'elle ne gardera pas pour elle. "Si regarder tu regardes la détresse de ta servante, si tu te souviens de moi et que tu n'oublies pas ta servante, si tu donnes à ta servante une semence d'hommes, alors je le donnerai à YHWH tous les jours de sa vie."29 Don et contre-don : "si tu me donnes, je te donnerai". Par sa confiance dans le Dieu de la vie, Anne entre dans un partenariat, dans une relation de vie avec Dieu. Et en effet, "YHWH se souvint d'elle" (1 S 1,19). Anne, la Gracieuse, enfante un fils qu'elle nomme Samuel, en reconnaissance du don reçu, car dit-elle "je l'ai demandé de YHWH" (1 S 1,20). On peut noter ici au passage une étrangeté, ou un clin d'oeil, du texte, puisque l'explication d'Anne rend compte en fait du nom de Saül, le roi messie dont elle prophétise la venue dans son cantique de louange, ce premier roi d'Israël que son fils Samuel sera chargé d'oindre (1 S 8).

56Après s'être montré un mari sensible, Elqana agit en bon père. Il accepte que Anne vive pleinement sa maternité, soit toute à son enfant jusqu’à ce qu’il soit sevré. En attendant, c’est lui qui se charge d’aller seul au temple pour "sacrifier un voeu" (1 S 1,21-23), le vœu qu'Anne avait voué au Seigneur (1 S 1,11). Le moment venu, Anne conduit le petit Samuel au temple, pour s'acquitter elle-même de son voeu et permettre ainsi à son fils de recevoir l'appel de YHWH (1 S 3).

57Elqana, un père qui sait accepter de ne pas être le tout pour son aimée30, mais agir comme un fils, anticiper le fils, en attendant qu'il soit donné par Dieu.

David, le béni de YHWH, qui ne devient père qu'en s'effaçant devant son fils

58David, l'Oint de YHWH, vient de danser de joie devant son Dieu (2 S 6), sans se soucier de compromettre sa dignité de roi. Comme lorsqu'il pleure ses fils morts, David s'expose, se livre sans réserve. Il danse pour rendre grâce au Dieu qui a été sans cesse à ses côtés, depuis le moment où il l'a fait chercher au pâturage pour l'oindre comme son Messie à la tête de son peuple jusqu'à cette apothéose qu'est son installation à Jérusalem comme roi de tout Israël. A cette générosité dans la joie, Dieu va répondre en s'engageant, en se compromettant en faveur de David et de toute sa descendance. Mais pour entrer dans ce don, David va devoir renoncer à une part de ses rêves.

59Maintenant qu'il a quitté les campements pour s'installer dans un palais royal, David ne supporte pas que l'arche d'Elohim continue à camper sous la tente : il veut bâtir une maison (bayit) pour l'abriter (2 S 7). Mais le prophète Natân est chargé par Dieu de lui transmettre une réponse qui vient bousculer les projets du jeune roi. C'est YHWH lui-même qui bâtira pour "son serviteur"31 une maison (bayit) au sens de dynastie, de descendance. Qui plus est, la maison de Dieu, au sens de temple, ce n'est pas lui David qui la bâtira, mais celui qui "sortira de ses entrailles" ; ce sera Salomon. David aurait de bonnes raisons de se sentir rejeté par Dieu, comme Caïn l'avait été (Gn 4,5s). Mais, et cela change tout, le refus divin est assorti d'une promesse, promesse faite par un Père à un autre père d'adopter "celui qui sortira de [ses] entrailles" : "Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils" (2 S 7,14). Dieu se fait le père adoptif des descendants à venir de David, jusqu'à Joseph et à son fils adoptif, Jésus. Comme pour Abraham, l'engagement de Dieu en faveur de David dépasse sa personne et même sa descendance, il projette la vie au-delà, jusqu'à Jésus, fils de David

60(Mt 1,1 ; Lc 1,32 ; Ac 2,29-32).

61Pour David, être père, c'est aussi être fils de Dieu, c'est entrer dans la confiance pour être capable de laisser la place à son fils, avec lequel Dieu accomplira son projet. Il doit renoncer à entrer dans une plénitude à vues humaines pour prendre sa place dans le projet de Vie de Dieu : comme Moïse doit accepter de ne pas entrer dans la terre de la promesse (Nb 27,12-14), comme Jésus doit laisser entre les mains de ses disciples son ministère écourté par la mort (Mt 28,19s). David devra attendre quasiment le crépuscule de sa vie pour entrer dans cette compréhension. Devenu un vieillard réduit à chercher à réchauffer ses vieux os auprès de la jeune Shunamite (1 R 1,1-4), environné d'intrigues et de mensonges, David accepte de s'effacer devant son fils Salomon, le bien-nommé Yedidyia, "l'aimé de Dieu" (2S 12,24s), qui reçoit l'onction royale du vivant du roi (1 R 1,28-35) et qui bâtira la maison pour le Nom de Dieu (2 S 7,13). David accède ainsi enfin à la paternité au moment de mourir. Notons ce clin d'oeil biblique : Salomon est le deuxième fils de Bethsabée, celle que David a ravi à Urie le Hittite, qui lui donné un premier enfant dont il a tenté, par tous les moyens et sans succès, de faire endosser la paternité au mari trompé, pour finir par envoyer mourir le "gêneur" au champ de bataille (2 S 11). Bethsabée joue ainsi un rôle clé dans la manière très originale, et encore une fois peu conventionnelle, dont David vit l'expérience de la paternité.

62L'annonce à Marie en Lc 1,30-33 reprend les paroles de 2 S 7, ce texte que Philippe Lefebvre qualifie de "méditation sur la paternité et la filiation"32. Grâce à la filiation de Joseph, l'enfant annoncé est héritier de David dont il recevra le trône ; mais il est aussi "fils du très Haut", "fils de Dieu". En 2 S 7, Dieu adopte la descendance de David. En Lc 1, c'est l'inverse : Dieu est le Père de Jésus, que Joseph adopte, l'inscrivant ainsi dans la lignée de David et Salomon33. Circulation d'amour et de vie, paternité humaine et paternité divine font alliance pour la vie des fils.

Conclusion

63Arrivé à ce stade de cette exploration buissonnière de la paternité biblique, il faudrait aborder le personnage de père qui se tient au seuil du Nouveau Testament, Joseph. C'est à la rencontre de ce personnage assez mystérieux, l'étrange époux de Marie, le père adoptif discret et "fugace" de Jésus, que nous convie Philippe Lefebvre dans son dernier ouvrage ‘Joseph. L’éloquence d’un taciturne’.

64En guise de conclusion très provisoire à cette brève étude, nous pourrions paraphraser

65Simone de Beauvoir, en disant que l'on ne naît pas père, on le devient, et c'est le chemin de toute une vie.

66Ce que les récits bibliques nous suggèrent c'est que, s'il s'agit bien de devenir père, ce n'est pas dans une affirmation de soi, une manifestation de puissance (même s'il y faut de la force intérieure, du souci de l'autre, de la capacité à prendre soin et protéger), mais dans l'ouverture, la mobilité (intérieure ou géographique, en avant de soi ou en retrait), la porosité aux situations.

67En ce sens, on pourrait se risquer à dire que la Bible nous propose de devenir père, non pas à la force du poignet, comme une construction personnelle, mais peut-être "en en faisant le moins possible" ; non pas au sens d'un retrait, d'une démission mais bien plutôt, comme un acquiescement et un accompagnement bienveillant et confiant à la vie qui se déploie. Cela implique de savoir prendre appui, confiance et force dans sa propre filiation, humaine et divine, pour être capable d'ouvrir l'espace pour ses enfants, jusqu'à s'effacer devant eux.

68C'est cette dimension de la paternité dont Philippe Lefebvre dit : "peut-être d’ailleurs un père est-il un fils qui enseigne à ses fils comment être fils devant celui qui est le Père : Dieu".

Notes

1 Cité par Dominique Fonlupt, "Être père aujourd’hui, un rôle à réinventer", La Vie, 16.06.2011 :

2 Chiffres concernant la France, fournis par la revue Sciences Humaines, "Comment être parent aujourd'hui",

3 Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello (dir.), Histoire de la Virilité, Paris, Le Seuil, 2011, p. 9

4 Jean-Pierre Batut, "La nomination paternelle est-elle une usurpation ?", Communio, No XXXIV, 6, nov.- déc. 2006, pp. 12-26

5 "L'appellation de Fils de Dieu qui nous est décernée à travers l'Evangile, n'est pas une métaphore, c'est notre condition réelle qu'elle qualifie." (Michel Henry, Paroles du Christ, Paris, Le Seuil, 2002, p. 46)

6 Pour Paul Ricœur, "l'engendrement est de nature, la paternité est de désignation " (dans Le Conflit des interprétations. Essai d'herméneutique, Seuil, 1969, p. 461)

7 Rappelons qu’Abram reçoit de YHWH, en même temps que la promesse de fécondité, un nom nouveau pour lui et pour Saraï, qui ouvre au couple une destinée nouvelle (Gn 17,1-16). Abram, 'père exalté', devient Abraham, 'père de multitude' ; Saraï, 'ma princesse’ (ou même plus littéralement, mes princes',) devient Sarah, 'princesse' : enfin princesse d'elle-même, condition nécessaire pour transmettre la vie. Le changement de nom (également vécu par Jacob, Pierre, …) est le signe par excellence de l'entrée dans la nouvelle filiation, sans pour autant que cela implique un reniement de la filiation naturelle.

8 Une alliance peu conventionnelle que nous retrouverons avec les deux sœurs Rachel et Léa et leurs servantes.

9 Même si la critique biblique incite à considérer ce deuxième récit comme une seconde version du premier, il reste intéressant pour notre lecture de l'entendre dans sa spécificité.

10 Philippe Lefebvre, Livres de Samuel et récits de résurrection. Le Messie ressuscité "selon les Ecritures", Paris, le Cerf, 2004, p. 237

11 D'après Marie Balmary, Le sacrifice interdit : Freud et la Bible, Paris, Editions Grasset 1986 (rééd. 1989), pp. 192-206

12 Isaac, fils unique, comme Jésus qui ouvre la porte de la filiation divine à une multitude de fils.

13 André Wénin, "Les 'sacrifices' d'Abraham et d'Anne : regards croisés sur l'offrande du fils.", EThR, 76, (2001), p. 513

14 Pour rappel : Abram, marié à sa demi-soeur, Saraï, est resté sans enfants, dans la maison de son père Terah jusqu'à la mort de ce dernier.

15 A deux reprises, Abram, sous prétexte d’assurer leur sécurité, n’hésite pas à pousser Saraï dans les bras d’un autre homme, Pharaon (Gn 12) puis le roi Abimélekh (Gn 20), en la faisant passer pour sa soeur.

16 Philippe Lefebvre, Viviane de Montalembert, Un homme, une femme et Dieu, Paris, le Cerf, 2007, p. 116

17 Marie Balmary, op. cit., p. 205

18 Philippe Lefebvre, Joseph, l’éloquence d’un taciturne, Paris, Editions Salvator, 2012, p. 53

19 Selon Marie Balmary, op. cit., pp. 192-206

20 Philippe Lefebvre, Viviane de Montalembert, op.cit., p. 117

21 Signalons l'importance du verbe 'voir' dans ces deux textes de la geste d'Abraham, comme d'ailleurs dans l'appel de Moïse.

22 Philippe Lefebvre, Viviane de Montalembert, op. cit., p. 67

23 Même si les modalités d'expression de cette intelligence peuvent nous déranger, ces femmes qui sollicitent tous les moyens à leur disposition, s'appuyant les unes sur les autres jusqu'à s'utiliser mutuellement, pour que la vie avance, forcent notre admiration car elles savent dans leur chair que les fils viennent d'abord de Dieu.

24 Principe de la personnalité collective

25 André Wénin, "L'histoire de Joseph (Genèse 37-50)", Cahiers Evangile No 130, Paris, Le Cerf, décembre 2004, p. 10

26 Paul Ricoeur, - dans "Le paradigme de la traduction", Esprit, juin 1999, p. 13-, en parle comme d' "un projet éthique et non plus une simple donnée de la nature".

27 Philippe Lefebvre, Viviane de Montalembert, op. cit., p. 150

28 Selon Philippe Lefebvre, Livres de Samuel et récits de résurrection. Le Messie ressuscité "selon les Ecritures", Paris, Editions du Cerf, 2004, p. 129

29 Traduction littérale

30 Philippe Lefebvre, dans son dernier ouvrage (Joseph. L’éloquence d’un taciturne, op. cit., pp. 48-51), relève cette problématique de la place de l’homme auprès de sa femme dans les histoires bibliques d’engendrement : c’est notamment le cas de Manoah, le père de Samson (Jg 13), d’Elqana, de Joseph.

31 Pour rappel, le nom du grand-père de David, Obèd, fils de Ruth, signifie 'serviteur' (Rt 4,17).

32 Philippe Lefebvre, Le Messie en famille. Saul, David, Jésus et leur entourage, Editions Lumen Vitae, Connaître la Bible No 19, 2000, p. 67

33 Selon Philippe Lefebvre, Ibid., p.69

Pour citer ce document

Sabine Ginalhac, «Quand la paternité ne va plus de soi», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 4 / 2018 La filiation, mis à jour le : 18/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=568.