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Telos 3 / 2017 Un philosophe aux rivages de la foi : Michel Henry

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1Pour bien se mettre dans l’atmosphère de l’ouvrage de Michel Henry Paroles du Christ, il est bien utile de connaître la pensée de l’auteur et d’approfondir une de ses caractéristiques majeures qui concerne la place qu’il donne au cœur.

I. Approche de sa pensée

2Nous constatons, remarque le frère Michel, que Michel Henry est souvent provocant dans sa pensée. Michel Henry aime-t-il provoquer ou sa pensée, par elle-même est-elle suffisamment à contre-courant des modes pour pouvoir se passer d’effets spéciaux ? Les deux, probablement. Mais Michel Henry se préoccupe fort peu des effets de ses formules. Il cherche toujours davantage à approfondir ses intuitions.

3On lui reproche de ne pas vraiment commenter les auteurs et plutôt de se lire lui-même dans leurs œuvres. C’est ainsi que son Christianisme d’adoption semble à beaucoup de ses collègues si « henryen » qu’il ne peut être question de « nouvelle étape » et moins encore de « conversion ». Il en est ainsi pour Marx particulièrement car sa lecture renouvelle complètement l’approche que l’on pouvait avoir jusque là de cet auteur. Marx devient « henryen»1, dans la mesure où la ‘digestion’ qu’en fait Michel Henry en transforme radicalement la lecture. Que dirait Marx de la lecture henryenne de son œuvre, s’y retrouverait-il ? Cette question se pose de la même façon pour la lecture « henryenne » du Christianisme avec cette différence que si Marx n’est plus là pour se « défendre », les chrétiens, en revanche, peuvent réagir à la présentation très originale que leur propose M. Henry.

4Pour lui, la vie ne peut s’objectiver, elle ne peut se mesurer. Or c’est elle qui produit la richesse. Le travailleur ne peut pas déposer son travail à l’entrée de l’usine et revenir quelques heures après pour le récupérer. Il fait corps avec la vie, sa vie… Michel Henry lit Marx et trouve en lui un philosophe. Il montre que le marxisme, par la force des choses, s’est élaboré en l’absence des œuvres philosophiques de Marx puisque celles-ci n’étaient pas encore publiées lorsqu’il s’est constitué… et qu’ainsi « le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx2 car « Marx est l’un des premiers penseurs chrétien » ! On ne doit cependant pas oublier que Michel Henry n’a rien d’un révolutionnaire de gauche… il suffit de lire L’amour les yeux fermés pour percevoir son allergie profonde au mouvement de mai 1968.

5Provocation ? « Ce que le Christianisme considère comme la vérité, diffère du concept moderne de vérité » (Anne Henry). Ceci est une affirmation qui mérite d’être méditée et comprise… nous y reviendrons. Surtout quand on ajoute qu’un « vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence du texte à la réalité fait la vérité de celui-ci. » (Anne Henry). Il nous est proposé ici une relation aux Ecritures qui renverse l’ordre de l’étude et qui éclaire tout autrement le travail de l’herméneutique, le travail de l’exégèse et leur rapport à leur vérité.

6L’originalité de la pensée de Michel Henry peut se découvrir en trois temps. Il nous propose une phénoménologie de la vie, il nous fait découvrir une autre vérité qui est celle de la Vie, et il nous surprend en affirmant que les Ecritures ne sont pas la Parole de la Vie.

1. Une phénoménologie de la vie

7Michel Henry n’est vraiment pas un phénoménologue de l’extériorité. Il est allé rencontrer Heidegger et il s’en est séparé. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la phénoménologie du monde, c’est la phénoménologie de la vie. Il est un chercheur fondamental, plus encore que Husserl, plus encore que Heidegger, et il marque une rupture radicale avec eux. Il effectue un renversement de la phénoménologie puisqu’il ne cherche pas la phénoménalité mais une phénoménologie de la vie, dans l’expérience immanente de celle-ci.

8« La conception d’Heidegger réduit la manifestation du vivant à son apparition sous forme d’étant dans l’éclaircie du monde » (Anne Henry). Il y a, dit Michel Henry « une maladie de la vie » qui est l’occultation par l’homme de son être propre. Une auto-négation de la vie provoque l’angoisse.

9a. Qu’est-ce que la vie ? Ce qui se ressent soi-même

10Cette question retentit à la dernière ligne de la dernière page de son dernier tome sur Marx : « la question abyssale : ‘qu’est-ce que la vie ?’ 3»… La vie est la capacité « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être4 ». Elle est donc force et affect, invisible par essence. Elle est une pure épreuve de soi et un passage toujours renouvelé de la souffrance vers la joie5. La pensée pour lui n’est pas l’essentiel, elle n’est qu’un mode de la vie, sa perception de la vérité diffère donc totalement de la traditionnelle expression « adequatio rei ad intellectum ». C’est la vie qui permet à la pensée d’accéder à soi6.

11Comme l’écrit Jean Luc Marion dans sa contribution au volume publié en 2009 par l’Age d’Homme (p 232) :

« La longue polémique de Michel Henry, qui le mit en opposition non seulement à Sartre et Merleau-Ponty, mais surtout à Husserl et Heidegger, ne fut pourtant sans doute pas solitaire : Levinas, à sa façon partageait la même querelle, de mesurer quels phénomènes se phénoménalisent selon l’invisible, et uniquement sous cette lumière nocturne. Après tout, le visage ne se voit pas plus que le dire ne s’entend, l’appel ne quitte pas plus l’invisible que son écoute. Et, si seul ce qui se donne peut se montrer, la donation elle-même, qui rend ainsi possible la monstration, ne saurait jamais se montrer ni convertir son invisibilité en visibilité.»

12b. La vie est invisible

13La vie est invisible7. Elle est pure auto-affection, elle se sent elle-même, elle s’éprouve dans une intériorité qui n’est pas visible de l’extérieur, dans une immanence radicale. On ne voit jamais la vie elle-même mais seulement des êtres vivants et l’on ne peut pas voir la vie en eux, mais les effets de cette vie. L’économie, nous l’avons vu est aussi à repenser, car le travail, ce qui crée la valeur, n’est pas mesurable.

14Mais la théorie freudienne est aussi à repenser. Le projet de faire advenir l’inconscient à la lumière est impossible, l’existence même de l’inconscient est rejetée… L’entreprise d’explicitation de l’inconscient est philosophiquement vouée à l’échec. Par nature, la vie n’est pas visible, n’est pas accessible. On ne peut pas mettre la main dessus, on ne peut pas la mettre « au monde ». La psychanalyse avait alors pignon sur rue, elle faisait autorité quand Michel Henry écrit son ouvrage sur Freud : Généalogie de la psychanalyse, le commencement perdu. Michel Henry, d’une manière alors perçue comme blasphématoire, anticipait intellectuellement ce que la pratique et l’expérience ont démontré. « La déviation du freudisme pense que la conscience réside dans la représentation, avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente, source de ravages. » (Anne Henry) « Freud n’a pas vu que c’est en fait la libido inemployée et non le refoulement qui provoque l’angoisse 8».

15c. Les relations entre les vivants se produisent hors du monde

16La Vie est un être en commun explique Anne Henry. La relation entre les vivants est donc première, en cela Michel Henry rejoint Levinas. Elle précède l’expression de celle-ci. Elle me précède même.

« C’est une erreur de la philosophie moderne que de penser la relation à autrui à partir de l’ego que je suis. La relation entre les ‘ego’ doit le céder à la relation entre les Fils. La Vie est un être en commun9 » (Anne Henry). « La communauté est une nappe affective souterraine et chacun boit la même eau à cette source et à ce puits qu’il est lui-même – mais sans le savoir – sans se distinguer de lui-même, de l’autre, ni du Fonds 10» (Michel Henry). « Toute communauté est invisible, l’individu n’est pas un être dans le monde, les relations entre les vivants se produisent hors du monde » (Anne Henry) ibid.

17Au plan psychologique, Michel Henry insiste sur la filiation, dans le Fils éternel, là s’effectue une nouvelle naissance, un autre rapport à soi et à sa propre vie, un autre rapport aux autres, à la communauté, à Dieu.

« C’est parce que, dès l’origine et éternellement, je suis co-engendré avec tout autre que soi vivant, dans le Premier Vivant, c’est parce que j’ai ainsi déjà rencontré tout vivant possible dans le processus absolu de mon co-engendrement, que je puis rencontrer quelqu’un dans le monde. La possibilité de la relation intersubjective renvoie ainsi à une phénoménalité de l’invisible. Cette possibilité est énoncée en termes imagés dans le récit de la création d’Eve à partir d’Adam. Le récit décrit en effet l’unité première et charnelle qui préside à la rencontre de l’autre. Ainsi Isaïe, parlant de la relation aux pauvres et aux malheureux : « à ta propre chair, tu ne te déroberas pas » (Is 58, 7). Que cette relation soit au bout du compte un échec, que l’autre ne puisse jamais être rejoint en sa vie intime, là où il s’éprouve lui-même, renvoie à d’autres considérations que le récit de la Genèse mentionne par ailleurs : le péché, les tuniques de peaux, l’opacité des corps. Mais cette relation constitue peut-être l’intentionnalité fondamentale d’une parole : se signifier et se communiquer à un autre dont la vie nous est tout à la fois impénétrable et pourtant intérieure.11 »

2. Cette « autre vérité » qui est celle de la Vie

« Il y a « une affectivité, un se-sentir originel qui est littéralement la chair de notre être. Donc tout sentir quelque chose présuppose le se-sentir soi-même du sentir. C’est là que se situe notre vie. Et même le monde, en somme, n’est possible que si nous sommes d’abord dans la vie. Notre ouverture au monde est un fait de la vie, et elle doit arriver à un point où elle s’éprouve elle-même dans cette immédiation où il n’y a pas de lumière. C’est un invisible qui est aussi le plus certain. Il ne faut pas prendre le mot invisible comme négatif au point de vue phénoménologique. L’invisible désigne en réalité la première forme de révélation, la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir, mais incontestable car ce qui s’éprouve, on ne peut dire qu’on ne l’éprouve pas. Et c’est à ce niveau-là que se produit la révélation de la vie, que j’ai traitée comme la révélation originaire12 ».

« Cette vérité ne peut non plus être réduite à la ‘vérité’ problématique de l’histoire, incapable de saisir la réalité des individus et dont l’événement dont elle se veut témoin répète l’impuissance de l’événement à se poser dans l’être. Ces incapacités sont formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même ». (Anne Henry)

18a. « Le concept d’être est à congédier »

19Michel Henry invite à dépasser toute une philosophie de l’être reprise d’Aristote par Thomas d’Aquin. Ce n’est pas en un paragraphe que l’on peut se libérer d’un tel monde intellectuel. Une petite citation d’Anne Henry nous indique ce chantier intellectuel immense : « La vie n’est pas, le concept d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors.» (Anne Henry)

20b. « J’entends à jamais le bruit de ma naissance »

21Michel Henry peut être poète, comme il est romancier, mais il ne cesse jamais d’être philosophe. Pour lui, il est clair que l’homme n’est pas à lui-même son propre fondement. Il se reçoit, dans une relation de filiation, dans un engendrement par la Parole de la Vie. Il ne peut pas y avoir de généalogie.

22La vie n’est pas une substance universelle, aveugle, impersonnelle et abstraite, elle est nécessairement la vie personnelle et concrète d’un individu vivant, elle porte en elle une ipséité qui est consubstantielle et qui désigne le fait d’être soi-même, qu’il s’agisse de la vie personnelle et finie des hommes ou de la vie personnelle et infinie de Dieu.

« L’affirmation de la virginité de Marie cache mal, derrière son contenu apparemment absurde, la thèse essentielle du Christianisme, à savoir qu’aucun homme n’est le fils d’un homme, et pas davantage d’une femme, mais seulement de Dieu (…) Dans la vérité du monde tout homme est le fils d’un homme, et donc aussi d’une femme. Dans la Vérité de la Vie tout homme est fils de la Vie, c'est-à-dire de Dieu lui-même13 ».

23Il s’agit de prendre le Christ au sérieux et devenir des fils, d’oser être des Fils :

« Le discours que le Christ tient sur lui-même, nous l’avons considéré depuis le début de ces analyses comme le contenu essentiel du Christianisme. Il apparaît que ce discours ne vaut pas seulement pour le Christ mais concerne aussi bien tous les hommes dans la mesure où ce sont, eux aussi, des Fils. En fait de Fils il n’y en a que dans la Vie, engendrés par elle. Tous les Fils sont Fils de la Vie et, pour autant qu’il n’y ait qu’une seule Vie et que cette Vie est Dieu, ils sont tous les Fils de Dieu. Si le Christ n’est pas seulement l’Archi-Fils transcendantal immergé dans sa symbiose éternelle avec le Père, si au regard des hommes il se dresse comme une figure emblématique et radieuse qui les fait tressaillir au fond d’eux-mêmes, c’est parce que cette figure est celle de leur condition véritable, à savoir leur propre condition de Fils. Ainsi le discours que le Christ tient sur lui-même et qui consiste dans une élucidation radicale de la condition de la Vie et du Premier Vivant pour rejaillir sur la condition humaine toute entière et placer celle-ci sous une lumière qu’aucune pensée, aucune philosophie, aucune culture ni aucune science n’avait encore osé projeter sur elle…14 ».

24Michel Henry commente longuement les versets bibliques : « Ne donnez à personne le nom de Père, car un seul est votre Père, celui du Ciel » (Mt 23,9) cité ibid. p 95 et « eux qui ne sont nés ni du sang ni d’un vouloir charnel ni d’un vouloir humain… mais de Dieu » (Jn 1, 12) p 100, « qui est ma mère et qui sont mes frères ? …quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, c’est lui qui est mon frère et ma sœur et ma mère. » (Mt 12, 48-50) p 103. Il éclaire l’inversion de la chronologie : « Celui qui vient après moi a passé devant moi, parce qu’il était avant moi » (Jn 1, 15) p 106. L’aveugle né « bien que voyant le Christ, l’aveugle né doit encore croire en lui, croire qu’il est le Christ comme si en effet le voir était encore incapable de donner accès à lui ». p 107. L’entretien avec Philippe « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jn 14,7) p 108. « Le monde ne me verra plus mais vous vous me verrez parce que moi je suis vivant et que vous vivrez vous aussi » (Jn 14,18).

25Comme Michel Henry l’écrit :

« La subversion de l’ordre humain fondé sur la généalogie humaine est totale, renvoyant non moins évidemment à un autre ordre, celui de la généalogie véritable : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix, mais la guerre. Je suis venu en effet, diviser et jeter l’homme contre son père, la fille contre sa mère, la bru contre sa belle-mère, et chacun aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n’est pas digne de moi » (Mt 10, 34-37).

26Sous le caractère en apparence éthique de ces prescriptions s’affirme une phénoménologie :

« C’est parce que le père humain, avec la constellation des relations construites autour de lui, n’est qu’un père apparent que ce réseau de relations n’est lui-même qu’apparent et fait naufrage. Mais le père humain n’est un père apparent que parce qu’il est un père mondain : c’est parce que la vie ne se montre pas dans le monde qu’aucune génération ne s’y produit et que dans le monde aucun père n’en est un, non plus qu’aucun fils. » p 103

27c. Pour une nouvelle approche de l’acte de foi

28Cette approche de la Vérité permettrait d’écrire à nouveaux frais une théologie de l’acte de foi : celle-ci comporte une conviction, une certitude, une expérience qui n’est pas dans la lumière de l’extériorité. Elle est aussi vérification dans le concret de la vie, de ce qu’elle perçoit comme vrai. La foi aussi nie parfois le réel, au profit d’un réel plus réel encore, qui va remplacer le premier : elle fait naître l’espérance et, ce faisant, transforme le monde, plante des arbres dans la mer et déplace les montagnes. On comprend que la foi soit salvatrice : elle est entrée-dans-la vie, en son autorévélation. « La vie n’est rien d’autre que ce qui s’auto-révèle » (Anne Henry)

3. Les Ecritures ne sont pas la Parole de la Vie

29A.Vidalin précise dans son livre comment Michel Henri arrive à cette conclusion15 : « Cette vérité n’est pas celle du monde, ainsi que le Christianisme ne cesse de l’affirmer. C’est pourquoi les Ecritures, en tant qu’elles se donnent dans la vérité du monde, ne suffisent pas à témoigner pour ou contre la vérité du Christianisme. Il y a une impuissance du document écrit à poser la réalité de l’événement dont il se veut le témoin, qui répète l’impuissance de l’événement lui-même à se poser dans l’être » (C’est moi la vérité, Michel Henry, cité par A. Vidalin pp 14-15).

30Où s’accomplit la Révélation ? « Dans la Vie. Car la vie est (…) l’autorévélation en tant que telle » (C’est moi la vérité, Michel Henry, cité par A.Vidalin p39).

31Plus loin A. Vidalin explicite ce qui aide à la compréhension des Ecritures16 :

« C’est la Parole de la Vie qui nous donne de comprendre les Ecritures, et non l’inverse. Michel Henry rappelle comment les scribes, « ces exégètes très savants qui, au temps du Christ, connaissaient si parfaitement les Ecritures » (C’est moi la vérité, Michel Henry, cité par A.Vidalin 165) entendirent la Parole du Christ et ne la comprirent pas. La raison essentielle de cette incompréhension ce n’est pas le texte qui porte sa propre intelligibilité : « seule la vie qui nous donne à nous-mêmes nous permet de reconnaître en nous la vie qui nous parle à travers les textes sacrés en usant de notre langage » (C’est moi la vérité, Michel Henry, cité par A.Vidalin 167)

32De plus, il y a une histoire du texte et de ses relectures17 :

« De ces écritures, lectures et réécritures successives, les Ecritures témoignent dans leur lettre même. Elles sont les seuls écrits dont l’élaboration est intérieure à l’histoire qu’elles relatent, et non seulement intérieure mais déterminante de cette histoire même, à tel point que l’histoire devient au fond celle même du processus d’écriture.

C’est pourquoi il est partiel de demander à une histoire « objective » de déterminer la vérité des Ecritures comme de croire que les Ecritures livreraient une science historique. Ce lien intrinsèque entre histoire et Ecriture est l’expression du dialogue entre Dieu et son peuple dans lequel il n’y a pas deux paroles qui s’échangeraient à distance, mais la Parole de la Vie qui parle pour dire la Vie en ceux qui la reçoivent parce que c’est en elle qu’ils ont été créés »

33a. Ecritures et canon des Ecritures

34A. Vidalin explicite le lien Ecritures et canon des Ecritures18 :

« Choisir de clore les Ecritures, ce n’est pas arrêter l’histoire, mais bien au contraire la relancer, c’est désigner un accomplissement à venir au-delà de l’histoire, c'est-à-dire de Dieu, et cependant dans l’histoire (ainsi, en fermant la Torah juste avant l’entrée du peuple d’Israël en Terre promise, les rédacteurs nous révèlent son caractère prophétique). C’est reconnaître l’impuissance de l’homme à atteindre son accomplissement et la puissance de Dieu à l’y conduire. C’était faire droit au Dieu rencontré, qui parle infiniment dans des vies finies, qui est à la fois créateur de l’univers et présent au cœur de l’homme, un Dieu dont la fidélité à l’homme s’origine dans sa création même et ira jusqu’à son accomplissement qui consiste à le faire entrer dans une communion définitive avec lui. Ne pas clore, c’était s’engager dans un processus indéfini d’écrits se superposant, c’était avouer un Dieu impersonnel et incommunicable. La décision de clore les Ecritures fut donc spirituelle, fidélité à Dieu tel qu’il s’est révélé dans sa Parole ; c’est pourquoi les rédacteurs finaux furent aussi prophètes. Selon ce que nous transmet la tradition juive, la prophétie cessa après eux. Mais les écritures avaient été reçues, en lesquelles était enclose la Parole de Dieu. Elles allaient devenir la matrice d’un peuple qui, à l’écoute de ses Ecritures, était enjoint de faire advenir dans sa vie leur accomplissement. »

35b. Comment le Christ lit, accomplit, éclaire les Ecritures ?

« (…) Les Ecritures attendent leur lecteur celui qui pourra ouvrir le Livre et le lire à la lumière du même Esprit qui inspira son écriture. Ce lecteur sera le Messie, l’Oint du Seigneur, rempli de l’Esprit du Seigneur, homme engendré par le Père à travers ces mêmes Ecritures, capable de ressusciter ses mots morts dans sa propre vie, et ainsi de les accomplir » C’est ce qu’explique A.Vidalin19.

« Le Christ n’accomplit pas les Ecritures en exécutant un plan tracé d’avance, mais en les vivant, en les remplissant c’est à dire en leur donnant une profondeur vécue »20

« …Le Christ est donc, par toute sa vie, l’exégèse de l’Ecriture : non d’abord en l’interprétant, mais en la vivant jusqu’au bout, jusqu’à la confirmation de l’amour de son Père en se manifestant dans sa Résurrection et sa glorification. Il en devient alors l’exégète, interprétant aux disciples d’Emmaüs, « dans toutes les Ecritures, ce qui le concernait » (Lc 24, 27). On sait que l’illumination spirituelle intervient pour ces derniers lors de la fraction du pain, dans le don de l’Eucharistie. Car c’est seulement dans la chair du Verbe que les mots trouvent leur réalité spirituelle, c'est-à-dire leur vérité. (…) Connaître le Christ, c’est connaître en retour les Ecritures qui s’ouvrent désormais pour nous : « quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Ecriture et à la parole qu’il avait dite » (Jn 2, 22). Cette connaissance est une foi, fruit de la Résurrection, qui s’attache du même mouvement à l’Ecriture et à la Parole du Christ. Désormais l’Eglise entre, à la lumière du Christ ressuscité, dans l’intelligence spirituelle de l’Ecriture. De cette intelligence, naîtront les épîtres apostoliques qui achèveront de constituer le Nouveau Testament »21.

« C’est à partir de l’Ecriture et dans la foi que la rationalité théologique s’exerce, non pas comme une autre rationalité, mais comme accomplissement de l’intelligence révélée à elle-même dans le Christ qui est vérité et pouvant ainsi témoigner de lui dans un discours rationnel, offrant à des réalités singulières vécues par un peuple particulier dans ses rapports avec le Dieu vivant, une portée universelle. Cette rationalité, on l’aura compris, n’est pas celle du Logos grec, mais du Logos de la Vie : avant que de connaître, elle se découvre connue parce qu’aimée et vivante dans le Verbe de Vie : « à présent, partielle est ma science, mais alors je connaîtrai comme je suis connu » (1 Co 13, 12). Telle est l’intelligence spirituelle, plus ancienne et plus neuve que l’intelligence noétique qu’elle restaure et accomplit »22.

36c. Le cœur

37« Près de toi est la Parole, dans ta bouche et dans ton cœur » (Rm 10, 8). L’action de la Parole est intérieure, immanente, elle parle dans les croyants et les révèle à eux-mêmes comme fils de Dieu.23 » Michel Henry prend appui, pour illustrer la place du cœur dans la réception de la Parole, sur deux épisodes du Nouveau testament, celui de Philippe avec de l’eunuque et celui des disciples d’Emmaüs.

38d. L’eunuque et Philippe24

« L’épisode de Philippe avec l’eunuque est révélateur. Comment en effet, l’eunuque pourrait-il comprendre ce qu’il lit (le texte du Serviteur souffrant), « si personne ne le guide » (Ac 8,31) ? Car cet oracle, et de manière générale, tout l’Ancien Testament éveille la question d’un Qui ? De celui qui l’accomplira. C’est pourquoi l’eunuque demande : « de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ? » (Ac 8,34) C’est à partir de cette question que Philippe peut lui annoncer « la bonne nouvelle de Jésus » (Ac 8, 35). Ce faisant, Philippe n’interprète pas le texte d’Isaïe, il ne cherche pas à formuler une autre signification qui éclairerait de l’extérieur celle, immédiate, du texte. La question de l’eunuque ne va d’ailleurs pas dans ce sens mais porte sur celui qui vit réellement ce que décrit l’oracle d’Isaïe : les souffrances et les humiliations au degré extrême d’un serviteur de Dieu, se transformant en une joie et un salut pour tous. La question nous reconduit à l’intérieur du texte, à son mystère caché qui est une chair, celle du Verbe qui soutient toute chair et qui, déjà, parlait dans les prophètes, dans leurs paroles et dans leur vie ; qui, déjà, vivait et souffrait en eux, « depuis le sang d’Abel le Juste jusqu’au sang de Zacharie » (Mt 23, 35). Or ce Verbe présent à toute l’histoire du salut et appelé par elle, c’est Jésus-Christ qu’annonce l’Evangile dont la Passion-Résurrection accomplit l’humanité (et toutes les Ecritures) et manifeste la divinité.

Mais l’annonce de Jésus-Christ comme ce Quelqu’un, « celui-là » dira saint Jean, est remise, non à un texte, fût-il celui des Evangiles, mais à un témoin (ici Philippe), à une personne dont la vie atteste l’Evangile déjà reçu, la résurrection du Christ déjà participée. Car le Verbe est la vérité de chaque « je suis », étant lui-même, nous l’avons déjà dit, le « Je Suis » divin, en lequel chacun trouve le fondement de sa personne. Plus décisive encore que la parole de l’annonce est celui qui l’annonce, étant d’abord lui-même Parole – car en lui, le Verbe a parlé, lui donnant d’éprouver sa propre vie dans le jaillissement de la Vie du Ressuscité. Ce n’est donc pas d’abord un message qu’il s’agit de transmettre, mais une Vie qui, étant en Christ, est celle qui joint chaque soi à lui-même et constitue la relation de chaque soi à autrui (cf. les développements de Michel Henry sur l’intersubjectivité, p 65 et IN pp. 3339-360). C’est pourquoi l’auditeur entend « un homme » avant d’entendre un « message ». Cette écoute validera ou non les paroles prononcées, leur adéquation ou non à ce qui est vécu. L’eunuque peut donc entendre l’Evangile que lui annonce Philippe parce que : Jésus-Christ est celui qui vit dans le témoin. Etant le Verbe de Vie, il joint originellement l’eunuque à lui-même, portant ses propres souffrances et son péché, et le conviant à devenir celui qu’il est en vérité et qu’il attend secrètement de devenir, fils dans le Fils Il constitue la relation de Philippe à l’eunuque, relation qui est rétablie dans l’amour, c’est à dire dans sa réalité. Il est ainsi donné à l’eunuque d’être bouleversé par l’annonce de Philippe, car il rencontre tout à la fois un frère, Jésus-Christ, et lui-même. Il lui faut alors demander le baptême, c'est-à-dire reconnaître sa radicale passivité par rapport à cette Vie qui lui est donnée dans le Christ, en étant plongé dans sa mort et sa Résurrection, pour lui être uni et être engendré à la vie de Fils. Telle est l’obéissance de la foi qui n’est pas simple adhésion intellectuelle, mais engage un corps, une chair qui, se démettant d’elle-même, de son ego, accepte de mourir à soi, pour recevoir « le bain d’eau qu’une parole accompagne. » (Ep 5, 26)

39e. Emmaüs : Le cœur brûlant25

« L’intelligence spirituelle de l’Ecriture est une personne, Jésus-Christ, Verbe incarné. Cette intelligence est celle de l’Esprit qui parle au cœur, c'est-à-dire dans une chair, pour lui dire son intériorité mutuelle avec le Verbe qui est sa vérité. L’épisode de l’apparition de Jésus-Christ aux disciples d’Emmaüs va nous permettre de préciser le lien entre la parole prononcée et sa réception dans le cœur.

Les disciples ont connu Jésus à la manière humaine. Voici que ce dernier, ressuscité, chemine à leur côté sans qu’ils le reconnaissent, et leur explique ce qui, dans toutes les Ecritures, le concernait. Comme dans l’épisode de l’Eunuque, il s’agit de connaître celui à qui renvoient les Ecritures, celui qui les accomplit, en souffrant pour entrer dans sa gloire, c'est-à-dire le Messie.

Malgré ses paroles, ils ne le reconnaissent pas. Pourtant, après la fraction du pain, grâce à laquelle « leurs yeux s’ouvrirent », ils confesseront : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous ouvrait les Ecritures ? » Ainsi, avant que les yeux s’ouvrent, le cœur, déjà, était brûlant.

(…) Ainsi, lorsque le témoignage chrétien parle, toujours déjà, une affection a parlé, chair brûlante. Cette antériorité n’est pas temporelle ou causale. Elle est de fondation et nous renvoie à la duplicité de l’apparaître et de la parole, exposée par Michel Henry. C’est ainsi que se donne le Christ, lui qui, avant d’être un nom reconnu dans le monde, parle en toute vie pour l’entraîner dans la sienne. Le cœur brûlant des disciples est celui de leur désir, désir que la vie a de vivre, de s’aimer en celui qui l’aime en la donnant à elle-même, désir inscrit en notre naissance éternelle, ressuscité par la Parole du Seigneur mais qui ne rencontre pas encore son assouvissement, le cherchant encore à l’extérieur, dans le monde. Ce n’est que dans la fraction du pain que le désir se découvre déjà secrètement habité et se convertit vers son origine, vers celui qui se donne à eux dans l’Eucharistie, « disparaissant de devant eux » pour être en eux. Alors le désir se découvre exaucé. C’est ainsi que la reconnaissance du Christ comme Vie de notre vie, et donc de l’intelligence spirituelle, s’accomplit pleinement dans l’Eucharistie, lorsque le Christ dont il est fait mémoire, ressuscité en son Eglise, vient s’unir à notre chair et en apaiser le cœur brûlant. »

« Le péché a creusé l’abîme séparant deux phénoménalités, de telle sorte que seul le Christ peut surmonter cet abîme, révélant en notre cœur, dans sa visibilité, le mystère invisible de sa personne comme étant le Verbe qui nous donne à nous-mêmes en notre chair, comme le « se donnant à soi-même charnel » dont l’Eucharistie est la réalité. C’est dans la foi que nous sommes reconduits à cet invisible, présent dès l’origine à notre vie. Dans cette même foi, nous accueillons les Ecritures comme parlant de Lui, et donc de nous. »

« Le symbole ne fait pas que joindre ensemble plusieurs significations, mais il puise sa force dans la réalité d’une chair. Si l’eau est symbole, c’est qu’elle puise sa réalité dans l’expérience de la soif, et aussi de sa désaltération, du lavement du corps. »

4. Conclusion : « La vérité du Christianisme est vérité pure »

40Michel Henry perçoit le Christianisme avec les yeux d’un mystique. Il a beaucoup lu et médité Maître Eckhart et le cite à loisir « L’œil dans lequel je vois Dieu est le même œil par lequel Dieu me voit26 ». Dieu est invisible, écrit saint Jean.

 J’ai fait ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche d’un sujet avant du sujet, d’un avant le moi. Incarnation est un livre sur un ‘avant la chair. La vérité du Christianisme est vérité pure »27.

41Michel Henry déplace la question de la vérité. Il invite à revenir à une philosophie première, qui s’intéresse à la vérité de la vérité, à la nature même de la vérité, bien plus radicalement que la question du vrai ou du faux. Il s’agit d’une autre Vérité que celle que l’on est habitué à considérer. Ce que le Christianisme considère comme la vérité n’est pas la question du vrai ou du faux.

42Dès les premiers mots de son livre (Moi, je suis la Vérité p 7), Michel Henry attire notre attention :

« Notre propos n’est pas de nous demander si le Christianisme est ‘vrai’ ou ‘faux’, d’établir par exemple la première de ces hypothèses. Ce qui sera ici en question, c’est plutôt ce que le Christianisme considère comme la vérité, le genre de vérité qu’il propose aux hommes, qu’il s’efforce de leur communiquer non pas comme une vérité théorique et indifférente, mais comme cette vérité essentielle qui leur convient par quelque affinité mystérieuse au point qu’elle est la seule capable d’assurer leur salut… Il y a bien des sortes de vérités, bien des manières d’être vrai ou faux. Et peut-être aussi d’échapper au concept de vérité qui domine la pensée moderne et qui, tant en lui-même que par ses implications multiples, détermine le monde où nous vivons. Avant de tenter une élucidation systématique du concept de vérité, afin de connaître la vérité insolite et enfouie propre au Christianisme, vérité en totale opposition avec celle que nous prenons naïvement aujourd’hui pour le prototype de toute vérité concevable, un problème préalable se pose. Il s’agit de délimiter de façon au moins provisoire ce qui sera interrogé sur la nature de la vérité qu’il professe : qu’appelons-nous donc Christianisme. »

II. De l’importance du cœur

43« Le cœur est le lieu où l’homme entend la Parole de Dieu », selon Michel Henry28 le cœur est le « lieu » où l’homme peut entendre. Mais qu’est-ce que ce cœur ?

44A l’origine, sans parler du cœur comme « un organe physique, » les Hébreux emploient ce mot « lebh » et synonyme « lebhabh » pour signifier l’ « intériorité » de l’être humain (sa personnalité et son caractère (1Sam 16, 7), ses émotions et sentiments (1Sam 4,3), la vie intellectuelle (1R3,9) et également la volonté ou son dessein (1Sam 2,35).

45Le milieu dans lequel Jésus a exercé sa mission publique n’a pas altéré l’utilisation de ce terme et le rapproche du terme moderne de « personne ». Ainsi, le terme « Kardia » comprend toutes les dimensions de la personnalité humaine (rationnelle, affective et volontaire).

46La rationalité de l’homme se manifeste du fait qu’il est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26). Cet intellect siège dans son cœur et de là, il exerce son pouvoir sur la nature, les poissons de la mer et les animaux sauvages. Par là même, l’homme est capable de comprendre et de choisir parmi plusieurs options, selon le sentiment de son cœur. Plus encore, l’aspect volontaire est attaché au cœur de l’homme : le pouvoir de décider et d’agir. Du fond de son cœur, l’homme se voit invité, pas seulement à désirer mais aussi à agir selon ce qu’il désire. Toutes les décisions, tous les actes trouvent leur origine dans le cœur de l’homme.

47 Jésus n’est pas le premier à parler du cœur de l’homme, comme étant le siège de la sagesse, de la connaissance, de la volonté et de tous les actes qui mènent soit à la vie soit à la perdition. Moïse et les Prophètes ont beaucoup parlé de la vraie relation existante entre le cœur de l’homme et la Parole de Dieu. Moïse, le grand législateur, le fondateur de la nation sainte…Ex 19, invite l’homme à garder fidèlement la Parole de Dieu dans son cœur (Dt 6,6), de même le Prophète Jérémie invite l’homme à accepter la proposition de Dieu d’inscrire sa Loi, sa Parole dans son cœur (Jr 31, 33).

48 Jésus de Nazareth, a-t-il ajouté quelque chose de nouveau dans la conception de l’homme et de son comportement géré par son cœur ? Etant vrai Dieu et vrai Homme, Jésus parle aux hommes en employant leur langage. À travers ses Paroles, il leur montre la complexité existante dans leur vie et donc dans leur cœur, qui d’une part les empêche de croire et d’accepter ses Paroles et d’autre part, les conduit à leur perte. En disant « …. là où se trouve son cœur, là aussi est son trésor… » (Mt 6,21) et encore, « l’homme du bon cœur tire les bonnes choses de son bon trésor, alors que l’homme de mauvais cœur tire les mauvaises choses de son mauvais trésor » (Mt 12,35), Jésus veut montrer à cet homme qui écoute ses Paroles, le contenu complexe de son cœur, auquel il se réfère constamment.

49Par de nombreuses paraboles, mais particulièrement celle du semeur…cf.  Mc 4,1-20, Jésus fait comprendre à l’homme qu’il y a du mal dans son cœur qui empêche la semence (la Parole) de donner des fruits désirés. Ceci (le mal) ne vient pas d’en haut, mais se génère dans son cœur, en s’appuyant sur sa propre inclination et son égoïsme. Ceci amène l’homme à vivre dans un orgueil impénétrable, qui ne connait ni l’humilité, ni aucune des valeurs dont Jésus fait vivre dans sa vie et sa mission publique. C’est l’endurcissement complet du cœur de l’homme qui bloque tout (Ez 3;7). Cet endurcissement, dénoncé à la fois par les prophètes (Joël 2,12ss) et encore plus par Jésus lui-même (Mc 1 ;14) n’amène l’homme nulle part ailleurs qu’à sa perte.

50L’un des plus anciens écrivains et théologiens qui ont marqué la vie de l’église de son temps - St Augustin- dans ses œuvres telles que Traité du Catéchisme ou bien Traité du Libre-Arbitre, développe la notion de « cœur » de l’homme en relation avec la « volonté » d’agir pour nous donner la clé du secret de ce qui manque en l’homme, c'est-à-dire la « grâce »

51L’homme a une volonté d’agir pour le bien (fondée dans son cœur) mais, malheureusement, il n’agit pas selon ce qui est bien. Comme disent les Ecritures, « le bien que je veux faire je ne le fais pas, mais, le mal que je ne veux pas faire, c’est ce que je fais » (Rom 7,19). Ceci est possible parce que l’homme se trompe facilement. Au lieu de choisir le bien, il est attiré par le contraire. Cette défaillance du cœur de l’homme ne s’explique que par le manque d’adhésion à la grâce que Dieu donne.

52Pas de doute, Dieu voit le cœur. Il sonde le cœur et les pensées secrètes de l’homme (Jr 17,10). Dans sa puissance, il parle à l’homme dans son cœur à travers sa Parole. Celle-ci l’inspire d’abord d’avoir la volonté d’entendre et ensuite, d’agir en bien, à désirer le bonheur qui est le fruit du don de sa grâce… (cf. : De la Grâce et du Libre-Arbitre, citant Josué 11,20)

53Nous pouvons adhérer à la pensée de Michel Henry, le cœur de l’homme, reste le lieu préférable où l’homme peut entendre les Paroles du Christ. Pourquoi le cœur ? Parce qu’il est le centre de toute chose et de toute habitude. C’est dans le cœur que la vie est née. Cette vie se révèle à elle-même et se donne à elle-même. Dans le cœur il y a tout : pouvoirs, émotions, volonté, impressions, sentiments, actions, pensées…. Or, Dieu parle au cœur et sa Parole n’est audible que dans le cœur. C’est là, dans le silence, que la Parole de Dieu trouve un toit. Ce cœur, illuminé par la Parole de vérité est capable de construire une relation intérieure avec Dieu, et c’est cette relation qui permet à l’homme d’écouter les Paroles du Christ, de les comprendre et de les mettre en pratique… pour donner des fruits, qui ne sont autres que la foi, la charité, la fidélité, la maîtrise du soi et la joie d’appartenir à lui seul (Gal 5;22).

Notes

1 « Marx certes était athée, « matérialiste », etc. Mais chez un philosophe aussi, il convient de distinguer ce qu’il est de ce qu’il croit être. Ce qui compte, ce n’est d’ailleurs pas ce que Marx pensait et que nous ignorons, c’est ce que pensent les textes qu’il a écrits. Ce qui paraît en eux, de façon aussi évidente qu’exceptionnelle dans l’histoire de la philosophie, c’est une métaphysique de l’individu. Marx est l’un des premiers penseurs chrétiens de l’Occident. » Marx II. Une philosophie de l’économie, Michel Henry, éd. Gallimard, coll. Nrf, 1976, p. 445

2 Michel Henry, Marx, une philosophie de la réalité, NRF, Gallimard, 1976, p. 9

3 Michel Henry, Marx, Une philosophie de l’économie, Nrf, Gallimard, 1976, p. 484

4 Michel Henry, La Barbarie, éd. Grasset 1987, (§1, p.15)

5 Michel Henry, L’essence de la manifestation, PUF, 1963 (§52-70)

6 Michel Henry, Incarnation , Le Seuil, 2000 (§15, 129)

7 « La clandestinité (de la Résistance) m’a donné quotidiennement et de manière aiguë le sens de l’incognito en dissimulant pensées et action. Grâce à cette hypocrisie permanente, l’essence de la vraie vie se révélait à moi, à savoir qu’elle est invisible. » Entretien de Cerisy en 1996, cité dans Michel Henry Ed L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.14

8 Michel Henry, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.38

9 Michel Henry, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.47

10 Michel Henry, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.45

11 A. Vidalin, La parole de la vie : la phénoménologie de Michel Henry et l’intelligence chrétienne des Écritures, Paris, Éditions Parole et silence, 2006, page 70-71.

12 Michel Henry, Entretiens, 2005 (épuisé). Cité dans http ://www.michelhenry.com/

13 Michel Henry, C’est moi la vérité, Seuil 1996, p 91

14 Michel Henry, C’est moi la vérité, Seuil, 1996, p. 93

15 Vidalin Antoine, La Parole de la Vie, la phénoménologie de Michel Henry et l’intelligence des Ecritures, Parole et silence, 2006, p. 79

16 Ibidem, p. 120

17 Ibidem, p. 152

18 Ibidem ,p. 154

19 Ibidem, p. 155

20 Ibidem, p. 156

21 Ibidem, p. 157

22 Ibidem, p. 161

23 Ibidem p. 168

24 Ibidem, pp. 170-171

25 Ibidem, pp. 173, 176,177

26 Michel Henry, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.45

27 Michel Henry, Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse, 2009, p.45

28 Michel Henry, Paroles du Christ, page 146

Pour citer ce document

Collectif, «Un auteur», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 3 / 2017 Un philosophe aux rivages de la foi : Michel Henry, mis à jour le : 19/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=589.