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Telos

Telos 3 / 2017 Un philosophe aux rivages de la foi : Michel Henry

Collectif

Un ouvrage

Article

Texte intégral

1Trois aspects ont retenu l’attention des séminaristes dans leur travail d’appropriation de la pensée de Michel Henry. Ils se sont interrogés sur le lien entre le titre de l’ouvrage et la pensée de l’auteur, et sur la possibilité d’une Christologie philosophique. Enfin ils ont réalisé un résumé de chacun des chapitres de l’ouvrage pour comprendre le cheminement de l’auteur.

I. Un titre et une pensée

2Dans le titre du livre de Michel Henry Paroles du Christ, nous remarquons d'emblée la majuscule et le pluriel du mot « Paroles » ainsi que le titre « Christ » utilisé pour désigner Jésus. Ces remarques vont conduire le lecteur vers la thèse principale de l'auteur qui, reposant sur l'étude des paroles de Jésus, expose la possibilité pour l'homme d'entendre dans le langage qui est le sien une parole qui serait celle du Verbe de Dieu et donc de Dieu lui-même.

3Comment l'homme peut-il comprendre que cette parole vient de Dieu ? En effet, le titre « Christ » renvoie à une confession de foi de l'auteur (dans les Evangiles, Jésus se révèle comme le Messie ou Christ, i.e. l'oint de Dieu et le Fils de Dieu). Le pluriel du mot « Paroles » renvoie certes aux nombreuses phrases prononcées autrefois par Jésus et rapportées dans les évangiles mais aussi à la question de l'auteur : le langage du Christ est-il double ? La majuscule, quant à elle, renvoie à la Parole de Dieu, Parole de Vérité et de Vie. Avec le commentaire de nombreux verba évangéliques, Michel Henry ouvre à une nouvelle intelligibilité du langage comme parole de révélation. Nous verrons donc ce que nous apprennent les paroles du Christ sur nous et sur Lui puis la façon dont le Christ nous parle, ce qui nous révèle le lien entre les paroles du Christ et la Parole de Dieu que le Christ dit être lui-même.

4Le point de départ de la réflexion de Michel Henry est l'unité des deux natures du Christ : humaine et divine. Après avoir noté que la vie est dans la finitude et que le Christ a vécu cette vie humaine, Michel Henry se pose la question du langage : est-il double lui aussi ? L'auteur suppose donc que la Parole du Christ est double aussi : tantôt le Christ parlerait en tant qu'homme, tantôt en tant que Dieu. L'auteur va donc analyser ces deux formes de paroles. Les paroles du Christ, transmises par les évangiles, vont servir de guide pour la réflexion de l'auteur. Il s'intéresse aux paroles du Christ qui bouleversent les relations des hommes entre eux (vie familiale (Lc 8,19 et 12,51) et vie sociale (Mc 2,27 et 7,14, Mt 6,1 et 20,1, Lc 6,32 ; 8,18 ; 18,14 et 22,24) et donnent une nouvelle définition de la condition humaine. Celle-ci est maintenant définie par sa relation intérieure à Dieu (Dieu voit dans le secret de nos cœurs Mt 6,3-4.6). Le Christ dénonce l'hypocrisie des paroles humaines (appelées Parole du monde). L'auteur accorde une place importante aux paraboles et au ''Discours sur la montagne'' dont il fait découvrir une profondeur inhabituelle. En effet, le texte est souvent lu dans sa dimension morale. Les paraboles permettent de montrer le réalisme du propos qui vise à détruire le mensonge, l'égoïsme ou la haine d'autrui pour accéder à ce qui fait la grandeur de l'être humain : la vérité, l'amour, la générosité, la naissance à la vie. Cette naissance à la vie ne se fait pas sans la Vie de Dieu. Il y a une Révélation dans ces paroles souvent choquantes de Jésus.

5Michel Henry poursuit en relevant la prétention de Jésus disant ''je''. Il en conclut que ''la Parole du Christ adressée aux hommes sur leur propre condition d'homme rejaillit ainsi sur lui-même'' (p. 62) et ainsi se fait le lien entre les logia rapportés par les synoptiques et la théologie de Jean. Avant d'étudier le Prologue de Jean, Michel Henry parcourt les étapes de la vie de Jésus ; il évoque les rencontres (avec la Samaritaine, par exemple), mais surtout les discussions avec les autorités de Jérusalem qui obligent à souligner la réalité de l'enjeu des paroles de Jésus. Jésus affirme sa condition divine : lui et Dieu son Père sont un (Lc 10,22 et Mt 10,40) Michel Henry procède à une analyse critique du langage humain, prenant acte des travaux de la ''philosophie du langage'' et de leurs limites qui consistent à tenir un discours mondain, c'est-à-dire prisonnier de l'objectivité, de l’extériorité, voire de l'indifférence (p. 88-92). Il lui oppose une philosophie de la vie (p. 93) et s'attache au lien entre la parole et la vie (p. 94).

6Tel est l'enjeu du livre dont le souci est de montrer d'abord que les paroles du Christ considéré en tant qu'homme, s'adressant aux hommes dans leur langage ou de lui-même invitent à se poser la question : en quoi la parole du Christ considérée comme celle du Verbe, comme la Parole de Dieu, diffère de la parole humaine en général ? Comment parle-t-elle et que dit-elle ? Quels sont ses caractères essentiels ? Ce qui invite à se demander, comment les hommes sont capables d'entendre et de comprendre cette Parole qui n'est plus la leur, mais celle de Dieu. Michel Henry place ainsi son lecteur au cœur des questions qui relèvent de la théologie fondamentale et de la philosophie. En Jésus, comment se distinguent et s'articulent la manière dont parle l'homme, vivant né dans la Vie et celle dont parle Dieu, qui est la Vie même ? Le propre de la vie humaine est de s'éprouver soi-même. L’homme s'éprouve lui-même. L'invisible est sa réalité véritable. La vie finie humaine est générée dans la Vie infinie de Dieu. La relation à Dieu s'accomplit dans le Christ. La nouvelle définition de la condition humaine permet de se mettre à l'écoute de la Parole de Dieu et donc de la comprendre. Le Verbe de Dieu ne parle pas que dans le langage humain : il parle aussi dans la vie des hommes. Si le Christ transmet la Parole de Dieu, il est avant tout lui-même cette Parole de Dieu. Michel Henry défend la Vie dans toute sa plénitude jusqu’à la Vérité de la Vie absolue portée par les Paroles du Christ. L'auteur donne sens à la notion d'enfant de Dieu. La vocation de tous les hommes est de participer activement à la vie de Dieu qui est Père. Alors sera accomplie la condition de Fils, telle qu'elle sera aperçue treize siècles plus tard dans la vision fulgurante de Maître Eckhart : « Dieu s'engendre comme moi-même', 'Dieu m'engendre comme lui-même' (sermon n° 6) » (p. 140).

7Jésus Christ est la Parole qui parle au cœur, la Parole de Vie. Dieu se révèle en son Verbe. La Vie de Dieu génère en elle son Verbe en lequel elle s'éprouve et dit ce qu'elle est. Et notre vie ne peut vivre que dans la Vie de Dieu qui ne cesse de lui donner la Vie. En Jésus, se manifeste l'unité du vivre et du parler. La Parole de Dieu est performative (elle accomplit ce qu'elle dit) et a donc le pouvoir de rétablir l'homme dans sa condition originelle de Fils de Dieu. Les paroles du Christ autrefois adressées aux disciples avec autorité disent l'aujourd'hui de Dieu et à l'aide de simples mots ce qu'est la Parole de Dieu, Parole de Vérité et de Vie.

8Michel Henry est un témoin de la foi chrétienne, son livre traite d'un aspect de l'incarnation de Dieu : celui de sa parole. La philosophie chrétienne permet de comprendre la réalité sensible, la vie, la condition humaine. Le regard ne se limite pas aux phénomènes observés par la science ou par une culture humaniste mais se lève vers Dieu, à partir de qui toute chose s'éclaire. Ainsi Jésus Christ n'est pas seulement un maître de sagesse ou un fondateur de religion, mais bien le Logos incarné. Il y a identité entre la Parole du Christ et celle de Dieu : le Christ est le Verbe de Dieu. Tous les hommes sont fils de Dieu et Jésus est le Fils bien-aimé du Père. Dans les paroles du Christ, prononcées dans notre langage humain, c'est la Parole de Dieu qui s'exprime. Dans les deux cas où les paroles portent sur les hommes ou sur le Christ lui-même, il y a révélation en notre vie finie de la Vie de Dieu. Celle-ci est Vérité car elle s'accomplit dans notre vie et en pénètre toutes les modalités. Appartenir à la vérité, être engendré dans le Verbe, nous permet d'écouter la Parole du Christ, la Parole de Dieu.

II. Une christologie philosophique est-elle possible ?

9A partir des paroles du Christ, Michel Henry se propose de nous faire découvrir le Christ. Mais nous pouvons nous demander si une Christologie philosophique est possible et ce que nous apporte l’ouvrage de Michel Henry.

1. Que peut être une Christologie philosophique ?

10La Christologie s'attache à l'être et à la personne du Christ et signifie un discours, une parole portant sur le Christ et permettant de mieux le comprendre en s'appuyant sur le donné révélé, accueilli dans la foi et élaboré par la communauté chrétienne de génération en génération et qui donne la possibilité d'une Christologie théologique.

11Pour penser une Christologie philosophique, nous nous situerions alors dans une démarche rationnelle de recherche de la vérité où peut se penser une possibilité pour le Christianisme d'être inspirateur pour la philosophie. Notre raison dans son autonomie cherche alors à comprendre les faits et paroles du Christ pour élaborer un système conceptuel, une Idea Christi1, source qui permet au philosophe d'élaborer une nouvelle Intelligibilité de la réalité en s'appuyant sur les enseignements du Christ. « La raison ne sera pas sauvée sans la foi, mais la foi sans la raison devient inhumaine2. »

12Il faut nous souvenir dans cette réflexion que les rapports entre foi et raison humaine ont été dans le temps l'objet de débat, de recherche, de questionnements et que la philosophie de Michel Henry est, à cet égard, novatrice. Est-il ouvert ou fermé dans sa recherche de la vérité à la réception d'une source de vérité qui dépasse sa raison ? Le Christianisme peut-il inspirer la philosophie ? Le Christ de la philosophie est-il celui de la foi ? Certains courants philosophiques pensent la raison non comme une perfection close mais comme à destination théologique. La raison trouvera alors sa perfection à la lumière de la révélation. Ainsi notre auteur l’exprime-t-il : « La prise en considération de certains thèmes religieux fondamentaux nous permet de découvrir un immense domaine inconnu de la pensée dite rationnelle3. »

13A travers les écrits du Christianisme, il est donné à entendre que le Logos s'est fait chair. Or la philosophie, enracinée dans la tradition grecque avec le logos grec, peut-elle dialoguer et réfléchir philosophiquement cette incarnation du Verbe de Dieu ? L'histoire de la philosophie nous fait voir l'affrontement entre ceux qui accueillent cette parole du Christ en cherchant à la comprendre et ceux qui la rejettent en défendant l'autonomie de la raison humaine. La Vérité est-elle une Idée ou une personne ? Il s'agirait donc de laisser le Christianisme apparaître dans ce qu'il considère comme sa Vérité qui est la Vie. C'est le chemin de la phénoménologie de Michel Henry.

14Le prologue de Jean est le lieu par excellence de la Christologie philosophique. Il permet de rattacher la philosophie grecque et la révélation chrétienne, il est leur point de contact. Mais penser à une Christologie philosophique, n'est-ce pas la réduire à un système ? Michel Henry parle d'archi-Christologie et cherche un autre topos qui se situe avant toute Christologie, entendue à partir du logos grec. Il pose que notre relation au Christ ne s'accomplit ni dans la pensée ni dans le monde. Il pose la question : Comment se fait notre accès au Christ ? Et il répond : « Dans le Christ lui-même. »

2. L'ouvrage de Michel Henry illustre-t-il une phénoménologie du Christianisme ?

15Les phénoménologues entendent traiter des problèmes philosophiques par la description des grands types d'expériences humaines : Pour Michel Henry, son axe est la phénoménologie de la vie, la vie telle que nous l'éprouvons en nous, c'est l'apparaître d'un autre logos étranger au monde, le Logos de la vie manifesté par son Incarnation, ce Verbe de Vie qui est de condition divine et se fait semblable aux hommes en assumant leur condition. Dieu, dans le Christ, s'auto-révèle de manière absolue.

16Michel Henry aborde dans Paroles du Christ un certain nombre de questions qui donnent à notre condition humaine une parole propre où le langage paradoxal est mis en valeur dans ces paroles de la révélation que sont les Ecritures. En les écoutant, nous comprenons notre vie, notre relation avec Dieu le Vivant, avec les autres vivants et comment vivre en vérité de manière renouvelée.

17En effet, la révélation de la Vie absolue venant du premier Vivant est un bouleversement et c'est ce qu'il s'agit de penser. C'est alors que la raison humaine est convoquée à un retournement, à une subversion. « Avant la pensée, avant la phénoménologie, donc comme avant la théologie, une Révélation est à l'œuvre qui ne leur doit rien mais qu'elles supposent toutes également4. »

18Michel Henry veut donc réfléchir sur ce Christ qui est l'autorévélation de la Vie et qui interroge le destin de l'homme comme vivant qui vient de la Vie infinie de Dieu. La relation entre le Père et le Fils est décrite comme une vie incréée que le Père donne incessamment au Fils et que le Fils reçoit du Père. La vie précède la pensée. En effet, la raison est détrônée par la Vie, cette vie qui jaillit du Christ. Il s'agit de penser autrement, de recevoir un nouveau principe d'intelligibilité. Les paroles du Christ sont révélatrices d'un autre sens de la vie qui n'est pas celui de l'apparence, du monde visible mais celle de l'invisible, ce sont des paroles de vie qui sont vraies et s'opposent aux paroles du monde susceptibles de mensonge et d'hypocrisie. Le mystère du Logos incarné jette une lumière indicible sur notre être au monde de la vie, il nous parle de nous en nous parlant de Lui. Celui qui est plus qu'un homme, qui pardonne les péchés, qui affirme sa condition de Fils de Dieu, celui-là en qui la nature divine et la nature humaine sont unies, nous révèle la plus profonde vérité qui n'est pas comme le monde visible la pense. A travers la réception des paroles du Christ, le philosophe découvre une autre raison que la sienne, où la sienne de manière invisible est reliée.

19Ce qui apparaît principalement, c'est que l'homme se croyant autonome, s'expérimentant dans un certain pouvoir est avant tout Fils de Dieu dans le Fils qui est archi-principe dans son pouvoir de donner la vie. La nouvelle naissance de l'homme comme Fils déplace son rapport au monde. Il est donné à lui-même, il vient dans la vie, il se reçoit de ce principe de Vie qu'est le Verbe de Vie en qui tout a été fait. Son corps n'est que l'apparence d'une chair vivante qui s'éprouve souffrante et jouissante. Cette révélation se passe dans le lieu du cœur par l'écoute de cette Parole de la Vie, proférée par le Verbe. Son action éthique découle tout entière de cette écoute devenant accomplissement de la volonté de Dieu. Il reçoit de cette révélation cette vérité, qu'il n'est pas à lui-même son propre fondement.

20Finalement, accueillant la lumière de la Vie, le Christianisme peut faire naître un système de « décomposition de l'humain5 » pour une transformation intime de la vie qui devient vérité, étant greffée sur l'origine, là où la Vie absolue s'engendre dans l'Amour.

3. Une christologie philosophique qui s’est construite

21Xavier Tilliette s. j. dans son ouvrage intitulé Le Christ des philosophes fait le point6 sur la relation entre philosophie et Christ au cours de l’histoire. Il en arrive à examiner la position de Michel Henry et sa Christologie philosophique et voilà ce que nous pouvons en retenir :

22Pour Xavier Tilliette sa Christologie philosophique est l’aboutissement d’un long itinéraire de pensée, très cohérent, voué opiniâtrement à élucider la subjectivité intime, la vie en tant qu’affection transcendantale et pathos de l’existence.

23Dans son ouvrage C’est Moi la Vérité, il présente « la philosophie du Christianisme ». Michel Henry a trouvé dans l’Evangile de Jean, le plus spéculatif, le plus spirituel, la vérité et la garantie qu’il cherchait. La Vie s’origine dans le Verbe de Vie, ou le Monogène, engendré avant les temps, plus exactement dans la relation qu’est cette génération absolue, du Père au Fils et du Fils au Père, dont le mystère natal emplit la conscience du Christ. Authentifiée par la Parole souveraine et indiscutable de l’Evangile, et en particulier du Prologue de Jean, la philosophie de la Vie s’identifie au kérygme et l’essence de la Manifestation devient le contenu de la Révélation. Cet ouvrage avait pour but de montrer que la foi est le secret dévoilé d’une philosophie qui se cherchait depuis toujours dans l’immanence. Car cette vie jaillissante et souffrante, qui ne cesse de palpiter chez les vivants que nous sommes, n’est autre que la vie filiale, la vie des fils qui a son origine dans la source du Fils Unique de Dieu. La Vérité du Christianisme, à savoir la divinité du Christ et la filiation adoptive, y est affirmée avec une force impressionnante et l’essence de la vie n’est pas le souffle biologique, mais bien la vie de l’Esprit, la vie divine en tout vivant humain. Quelques critiques y ont vu un déficit d’incarnation parce que l’Incarnation du Verbe en Jésus-Christ allait de soi, présupposée et non thématisée.

24Pour réagir à ces critiques, Michel Henry a entrepris un nouveau livre, intitulé précisément Incarnation, et sous-titré : « une philosophie de la chair ». En effet, « le Verbe s’est fait chair », et le développement de la notion de chair dans la philosophie contemporaine a été l’occasion d’approfondir sa Christologie. Ce livre est consacré à la philosophie de la chair ou phénoménologie de l’incarnation, avec un très petit développement sur l’Incarnation proprement dite. Dans les préalables, il y réalise une réfection de la phénoménologie, il insiste sur la subjectivité invisible de la vie. Il établit dans la chair sensible, intelligible et spirituelle, le lieu d’origine et d’élection de la Vie, et par conséquent le Premier Vivant. Il y a donc une sorte de recouvrement entre la phénoménologie de la chair et la théologie Christologique. De celle-ci le philosophe a tout accepté : le réalisme de l’Incarnation, la double nature, les souffrances, la mort et la résurrection, l’Eucharistie, le Corps mystique. Toutefois, semble-t-il, il suffisait au Fils de prendre chair. Michel Henry ne voit pas la nécessité de l’événement ignominieux et douloureux de la Passion pour la Rédemption, la vie des ressuscités n’est possible qu’après la mort, étape aveugle de cette philosophie. Il faut noter que cette phénoménologie de la chair rend service à la théologie en habilitant la Christologie johannique et l’eschatologie paulinienne. Cette philosophie anticipe la Parousie : engendrés dans le Christ, les hommes possèdent déjà la Vie éternelle. La phénoménologie non seulement dispose, mais introduit au Christianisme. Dans cet ouvrage, il y a une originalité à noter c’est l’intérêt que Michel Henry porte à l’autre incorporation, mystique, spiritualisation de la chair, le statut des « fils dans le Fils », par droit de naissance transcendantale dans le Premier-né de toute création. Le Fils consubstantiel au Père co-naît une multitude de frères, ou de fils – coengendrés. Ainsi s’achève et se parachève une grande œuvre qui renoue – à son insu ? – avec l’ambition des plus hautes philosophies, le dialogue et l’alliance avec le Christianisme.

25Michel Henry confirmera cette idée de l’incorporation des Fils dans le testament posthume que constitue, « Paroles du Christ ». Ce texte s'inscrit dans la perspective philosophique des volumes antérieurs : C'est moi la vérité, Pour une philosophie du Christianisme et Incarnation, Une philosophie de la chair, parus aux Éditions du Seuil. Il s'agit pour l'auteur de penser philosophiquement la vie - celle qui s'éprouve en l'homme et que l'homme éprouve en tant que vivant - en référence à Dieu Trinité qui est lui-même vie absolue infinie. C'est avec cette « phénoménologie fondamentale » de la vie que Michel Henry se propose d'ouvrir et de lire les Évangiles. En philosophe, il retrouve la figure, les paroles et les actions du Christ. Celui-ci, à distance du logos grec fondant toute intelligibilité dans l'horizon du monde, est Verbe divin, à savoir autorévélation de la Vie de Dieu. De cette Vie, il témoigne devant les hommes déconcertés et enfermés dans l'extériorité du langage du monde. La venue du Christ dans la vie est celle du premier des vivants en laquelle Dieu lui-même se donne comme Vie absolue. Premier des vivants dans la Vie de Dieu, le Christ, en son incarnation, révèle à tout homme sa filiation divine transcendant sa génération naturelle. Ainsi l'homme ne se définit pas par sa nature inscrite dans l'extériorité visible du monde, mais par la Vie de Dieu en laquelle il s'éprouve comme dans une naissance intemporelle. La révélation du Christ, Verbe et Fils identifié à Dieu, ne cesse de susciter la haine venue des hommes qui absolutisent leur « ego » en ce monde. Cependant, sa révélation est Parole de vie, adressée au cœur de tout homme, délivrant toute vie finie de sa propre finitude. Cette Parole de vie, transcendant la parole du monde, vient à l'homme jusque dans la chair lui révélant au plus profond de son intériorité invisible la vie éternelle en son absolue vérité. Ce livre est d'une grande force, il nous donne à découvrir dans l’aboutissement (la troisième partie de la trilogie) de sa phénoménologie du Christianisme une Christologie philosophique séduisante même si elle risque de nous isoler de nos frères car elle nous centre sur nous-mêmes.

26En bref, la Christologie de Michel Henry est le fruit d’une démarche de recherche longue et permanente qui tient compte des réactions engendrées par ses ouvrages. Il nous fait pénétrer dans la richesse de l’évangile de Jean, découvrir que cette Vie de Dieu nous l’avons déjà en nous de par notre état de fils de Dieu et qu’elle nous délivre de notre vie finie. Il redonne son importance à la chair pour accéder à la connaissance de Dieu, une connaissance qui n’est pas intellectuelle : le Christ a révélé sa parole de Vie, Vie qui s'éprouve en l'homme et que l'homme éprouve en tant que vivant. Aurait-elle connu d’autres évolutions si l’auteur était encore vivant ? Voilà une question.

III. Un ouvrage en résumé

27L’ouvrage qui a permis aux séminaristes d’approfondir la philosophie de Michel Henry s’intitule Paroles du Christ. Après une brève introduction, il y développe sa pensée en dix chapitres, en voici la table de matières :

  • Introduction

  • Chapitre I : Paroles du Christ considéré comme un homme s’adressant aux hommes dans le langage qui est le leur et leur parlant d’eux-mêmes.

  • Chapitre II : Décomposition du monde humain par l’effet des paroles du Christ.

  • Chapitre III : Le bouleversement de la condition humaine par la parole du Christ.

  • Chapitre IV : Paroles du Christ s’adressant aux hommes dans leur langage et leur parlant non plus d’eux mais de lui-même. L’affirmation de sa condition divine.

  • Chapitre V : Paroles du Christ sur lui-même : réaffirmation de sa condition divine.

  • Chapitre VI : La question de la légitimation des paroles prononcées par le Christ au sujet de lui-même.

  • Chapitre VII : Parole du monde, parole de la vie

  • Chapitre VIII : Le Verbe de Dieu. Autojustification des paroles prononcées par le Christ sur lui-même.

  • Chapitre IX : Paroles du Christ sur la difficulté pour les hommes d’entendre sa Parole.

  • Chapitre X : Paroles du Christ sur la possibilité pour les hommes d'entendre sa Parole 

  • Conclusion : Ecouter la Parole. Ce que le Christ a dit à la synagogue de Capharnaüm.

Les séminaristes les ont résumés, ces condensés devraient permettre au lecteur de la revue de s’approprier les thèses de l’auteur sans avoir à lire l’ouvrage tout au moins dans un premier temps. Nous avons retenu ces condensés à partir du chapitre IV.

1. Chapitre IV : Paroles du Christ s’adressant aux hommes dans leur langage et leur parlant non plus d’eux mais de lui-même. L’affirmation de sa condition divine

28Michel Henry nous rappelle comment les relations humaines basées sur la réciprocité peuvent apparaître suffisantes à elles-mêmes mais ne résistent pas au paradoxe de la non-réciprocité de la relation de l’homme à Dieu, comme le suggèrent les Béatitudes. L’auteur parle de « l’immanence de la Vie absolue en chaque vivant », cette vie toute-puissante venant de la filiation divine de chaque être vivant : fils de Dieu, les hommes n’ont qu’un seul Père dans « la substitution d’une généalogie divine à la généalogie naturelle ». Le Christ est lui-même concerné par cette filiation divine mais Michel Henry lui octroie une place différenciée. Pour cela il reprend l’hypothèse en théologie de la nature double du Christ, divine et humaine. Humaine ici désigne déjà la nature humaine de généalogie divine. Divine se réfère à une relation encore plus étroite entre le Christ et Dieu. La révélation du Christ dans « le discours inaugural », les Béatitudes dépasse l’entendement d’un simple homme ou d’un prophète. Le Christ est partie prenante de cette révélation du royaume : « Il constitue lui-même l’accès au Royaume, parce qu’il est la porte ». Michel Henry note ici une « césure définitive » au cœur des Béatitudes. L’affirmation de la filiation divine de chaque homme ne suffit pas, il faut encore comprendre comment le Christ le sait, comment connaît-il que Dieu nous engendre et que cette Vérité est absolue.

29La question centrale des évangiles « Qui est le Christ ? » s’impose alors comme clé de cette connaissance. C’est le Christ lui-même qui progressivement se révèle, par l’autorité de son enseignement, puis par son implication directe dans le jugement de Dieu : « …de moi…à cause de moi…plus que moi…digne de moi… », jusqu’au paradoxe extrême de qui perdra sa vie « pour moi » la sauvera (page 61). Michel Henry considère que cette révélation sépare dans la généalogie Divine, le Christ des hommes. Les paroles du Christ sont égales à celles du Père : le Christ est le Verbe de Dieu.

30e quatrième chapitre isole le Christ dans la filiation divine de tout homme et assume une nature Divine propre au Christ, qui se devine dans ses paroles l’impliquant directement dans le projet de Dieu pour les hommes. Tous les hommes ont en communion une généalogie divine mais un homme est plus divin que les autres car il est à la fois homme et Dieu. Ce raisonnement s’appuie sur les « logia » du Christ mais aussi sur l’assertion de départ que le Christ a une nature double. La conclusion rejoint le postulat ; mais loin d’être un raisonnement fermé, cette approche éclaire l’Ipséité du Christ : Il est la Vie divine et en même temps le premier Vivant. Cette distance du Christ avec les autres hommes montre qu’il n’y a pas une simple gradation des généalogies humaine, divine et encore plus divine. Le Christ révèle l’Ipséité propre de l’homme qui naît dans et grâce à la Vie divine. Différent de la phénoménologie Husserlienne, le point de départ de la révélation divine n’est pas au niveau de la conscience de l’homme ; tout naît du Christ et de son unité avec Dieu proclamée par le Christ lui-même.

31Ainsi Michel Henry montre à travers les paroles du Christ adressées aux hommes dans leur langage mais parlant du Christ lui-même, comment cette révélation de la vraie et unique Vie de l’homme est un don absolu du Christ ; le reconnaître est le fondement de toute conversion chrétienne.

2. Chapitre V : Paroles du Christ sur lui-même : réaffirmation de sa condition divine.

32Dans le chapitre précédent le Christ révèle aux hommes que leur généalogie divine est leur vraie nature. C’est donc à l’intérieur de la généalogie divine elle-même que la différence entre le Christ et l’homme doit être saisie. En effet il y a une ligne de démarcation qui l’isole : « Il est le Fils » qui au même titre que le Père est détenteur de la vraie vie. Dans ce chapitre V, Michel Henry analyse les paroles du Christ sur lui-même réaffirmant sa condition divine. Il rapporte les paroles du Christ, qui révèle sa condition divine d’une manière progressive : A la Samaritaine il propose la vie infinie de Dieu. Dans les Béatitudes, il dévoile aux hommes les moyens d’accéder à cette vie infinie de Dieu qu’on appelle le Royaume. Il est « la Relation » entre Dieu et les hommes. Dans Matthieu et Luc il s’identifie au Père à titre de « Fils unique », identité consistant dans la connaissance réciproque et exclusive l’un de l’autre. Le Christ se place ensuite lui-même à l’intérieur des relations humaines les rendant ainsi possibles. Pour l’homme le choix de « la Vie » doit être radical. C’est « La Vie » qui fait de l’homme un Vivant et « cette Vie » c’est le Verbe caché dans la vie de chacun. C’est cette « Vie » qui anime de l’intérieur la réalité humaine l’unissant par là à la divinité et faisant des hommes des « fils ».

33Nous approchons ici ce que formule le Concile de Chalcédoine sur les deux natures du Christ.  Loin d’enlever quoi que ce soit d’humain à Jésus, la personne divine du Fils valorise la nature humaine qu’elle assume. Le Christ a été l’homme le plus profondément, le plus complètement homme ; sa personne divine épanouissant tout l’humain en Lui. Le Christ est parfait en sa divinité et parfait en son humanité.  

34Dans l’Evangile, le Christ révèle d’une manière à peine voilée sa condition divine. Il se déclare au-dessus de la Loi. Il se dit également plus grand que le Temple, plus que Jonas et plus que Salomon. Il demande à ses disciples de ne rien dire, à personne quand Pierre déclare qu’il est le Messie, le Fils du Dieu Vivant. Ultime déclaration lors de son procès : « C’est toi qui le dis » à la question posée : « Es-tu le Messie, le Fils de Dieu ». L’identification de Jésus à Dieu lui-même c’est cela qui provoque la colère de ses accusateurs et fait l’enjeu du procès et c’est bien sur elle, que le Christ est sommé de s’expliquer.

35Pour conclure ce chapitre, Michel Henry affirme que l’homme ne peut être véritablement lui-même que par son rapport au Christ lui révélant la vérité ultime de ce qu’il est : « fils de Dieu » Cependant l’homme est dans le monde et peut oublier sa condition de fils livré à la superficialité d’une nature essentiellement matérielle. Il s’en suit alors une sorte de jungle où tous sont contre tous. Seule la parole du Christ peut éviter l’engrenage de la haine.

3. Chapitre VI : La question de la légitimation des paroles prononcées par le Christ au sujet de lui-même

36Dans la suite du chapitre V du Livre « Paroles du Christ » qui concerne les « Paroles du Christ sur lui-même : réaffirmation de sa condition divine », nous abordons le chapitre VI qui pose « la question de la légitimation des paroles prononcées par le Christ au sujet de lui-même ».

37Les paroles du Christ, prononcées lors de ses enseignements, ou liées à ses actes ou signes de sa condition divine, implicites ou plus explicites, qui seraient de « quelqu’un qui est plus qu’un homme, quelqu’un qui n’est plus seulement un homme », sont-elles simple affirmation ou vont-elles poser à son auditoire, ou à une fraction de son auditoire, la question de leur légitimation ? C’est l’approche d’une réponse à cette question qui occupe le chapitre VI du Livre de l’auteur de « Paroles du Christ ». Michel Henry propose d’abord une réflexion sur les affrontements générés par les paroles du Christ. Il considère un double affrontement : d’une part, l’impact de ses paroles sur les « gardiens » de la loi religieuse avec leurs objections : « De quel droit dis-tu cela ? », et d’autre part, l’affrontement de ces mêmes personnalités avec ceux de son auditoire, dont ses disciples, qui sont au contraire fascinés par ses paroles et par ses actes. Il appuie sa réflexion sur quelques textes évangéliques des Synoptiques et de l’Evangile de Jean qui font l’objet de deux paragraphes distincts portant sur les controverses et la légitimation de ce que Jésus dit au sujet de lui-même.

38a. Controverses et autorité de Jésus

39La guérison de l’aveugle de naissance en Jean 9, 8-34 provoque la division et des interrogations : D’où vient-il celui qui a guéri l’homme qui était aveugle ? Ceux qui croient, à la suite de l’homme qui est guéri, que c’est Jésus qui a opéré la guérison, disent : Si cet homme ne venait pas de Dieu il ne pourrait rien faire… ! D’autres, des pharisiens, sont persuadés du contraire : Cet homme Jésus ne vient pas de Dieu puisqu’il n’observe pas le Shabbat. Nous ne savons pas d’où il vient… La question est celle-ci : Qui est-il celui-là qui se place au-dessus de la Loi ?

40Dans Mt 21, 23-27 et ses parallèles en Marc et Luc, se pose la question de la légitimité de l’autorité de Jésus : Par quelle autorité fais-tu cela et qui t’a donné cette autorité ?

41Dans le texte de la femme adultère (Jn 8, 3-11), les pharisiens et les scribes qui tentent de prendre Jésus au piège de la Loi, sont contraints de capituler. Il se passe un « renversement d’autorité ».

42Reprenant le chapitre 21 de Matthieu et ses parallèles, Michel Henry rapporte la parabole des vignerons homicides et montre par là que Jésus affirme de plus en plus sa situation de Fils. « La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre angulaire » (Ps 118, 22-23).

43Au chapitre 22 de Matthieu (v. 41-46), c’est Jésus lui-même qui pose la question de son identité à ses interlocuteurs récalcitrants : Que pensez-vous au sujet du Messie ? L’allusion au Ps 110 montre de nouveau que la condition de Jésus en tant que Christ et Seigneur renvoie à la question de sa légitimité.

44b. Témoignages

45Avec l’Evangile de Jean, Michel Henry nous fait entrer dans une réflexion plus élaborée. Dans les Synoptiques, Jésus réfutait les arguments de ses adversaires et montrait son autorité, une autorité qui venait de plus loin que lui. Jean va au-delà et en profondeur dans l’affirmation des paroles de Jésus en tant que Messie et Fils. Avec Jean, nous entrons dans un langage théologique et religieux en rapport avec le témoignage.

46Dans les controverses qui suivent il y a une gradation du témoignage : Tu te rends témoignage à toi-même, ce n’est pas un vrai témoignage, disent les adversaires de Jésus (Jn 8, 13). Dans un premier temps, Jésus acquiesce : mon témoignage est sans valeur. Mais ce n’est que pour mieux rebondir : Dans sa double condition d’homme et de Verbe de Dieu (Jn 1, 1s), le témoignage du Christ ne peut être limité par un témoignage humain.

47Le problème est qu’il y une ambiguïté du langage entre Jésus et ses interlocuteurs : Vous croyez savoir qui je suis ? demande Jésus…. mais, vous ne savez pas d’où je viens… vous ne connaissez pas mon Père…. Quelqu’un d’autre me rend témoignage…

48Le Christ peut recevoir beaucoup de témoignages, celui des Ecritures avec Moïse, celui de Jean le Baptiste, mais la parole des hommes est précaire : Je n’ai pas à recevoir le témoignage d’un homme. (Jn 5 et 8). Le Père qui m’a envoyé témoigne pour moi… (Jn 5).

49Pour Michel Henry, « c’est bien la question du Père qui est posée » (p. 85).

50En conclusion de ce chapitre VI, l’auteur souligne que l’on pourrait encore approfondir la recherche de l’affirmation radicale par le Christ de sa condition divine, mais il est une autre voie dont il a été question précédemment. La théologie rejoint la philosophie, à savoir le recours à la « phénoménologie de la vie » (p. 31). Il y a le langage du monde et le langage de la Vie. Nous avons vu combien il y a une ambiguïté de langage entre les paroles du Christ et celles de ses interlocuteurs. C’est un langage de sourds. Pourtant Jésus, en tant qu’homme, parle le langage des hommes, mais ses interlocuteurs sont hermétiques à son témoignage : « Si vous ne croyez pas lorsque je vous parle des choses de la terre comment croiriez-vous si je vous disais les choses du ciel ? » (Jn 3, 12). C’est bien ce qui se passe lorsque Jésus parle « des choses du ciel » c’est-à-dire lorsqu’il fait référence à la condition divine à laquelle il appartient, condition qui n’est plus du domaine de « l’apparaître », mais qui est la manifestation du Verbe de vie, de la Parole au delà de toutes paroles. Si la nature du Christ est double (Introduction du livre et p. 85), double aussi est sa Parole, parole humaine, et parole divine en tant que « Verbe de Dieu » (Incarnation, de M. Henry p. 28).

4. Chapitre VII : Parole du monde, parole de la vie

51Le Christ est à la fois homme et Dieu, a-t-il une parole humaine et une parole divine ? L’auteur commence par caractériser la parole des hommes à partir des Ecritures. Elle y est présente sous deux formes : celle des évangélistes qui relatent des faits historiques concernant la vie du Christ et celle du Christ qui interrompt le récit. Elle utilise le langage du monde qui désigne les choses du monde et tout ce qui se montre à nous. Elle en parle dans cette extériorité qu’est le monde.

52Michel Henry nous expose ce qui rend possible cette parole et la caractérise. Elle est possible dans l’apparaître du monde qui est un milieu d’extériorité, autre et diffèrent de nous, qui est indifférent au monde et incapable de poser son existence. Elle tient ses caractères de l’apparaître du monde. L’application des théories du langage à ce langage des hommes met en évidence son caractère référentiel, donc non productif de réalité. Ainsi il présente un caractère d’indigence et, pour toutes ces raisons, l’auteur nous propose de l’appeler langage du monde.

53Or, selon ces mêmes théories, le langage du monde est le seul à exister alors que Jésus a enseigné que nous ne sommes pas des êtres de ce monde et nous a donné une généalogie divine : l’homme est un vivant engendré dans la vie qui est unique et vient de Dieu, il est Fils de Dieu. Ce monde où nous apparaissons n’exhibe pas notre réalité véritable qui réside dans le secret où Dieu nous voit.

54Dans cette relation à Dieu, l’auteur examine la présence d’une autre parole. Il commence par nous expliciter sa notion de la vie. La vie n’est pas une chose, un être ou un genre d’êtres ou un ensemble de phénomènes insensibles ou biologiques, réduits à des processus matériels. Elle est quelque chose qui s’éprouve en nous, c’est une auto-révélation où révélateur et révélé ne font qu’un. C’est un trait décisif et incontestable de la condition humaine.

55Il démontre que s’il y a une relation entre parole et apparaître, cette parole ne peut parler que de ce qui se manifeste à elle. Or, la vie étant une révélation, elle a une parole propre : se révélant à soi-même, la vie parle d’elle-même. Les grecs appelaient logos la possibilité de parole. Le Christianisme fait paraître un autre logos : un logos « revelatio », auto-révélation de la vie. Cette parole dont la possibilité est la Vie elle-même, dans laquelle la vie parle d’elle-même en se révélant à elle-même et où notre propre vie se dit constamment à nous (voir prologue de Jean)

56Pour l’auteur la relation entre parole et vie est de l’ordre de l’expérience irrécusable : dans la souffrance par exemple, seule la souffrance nous permet de connaître ce qu’est la souffrance. Ainsi cette parole de vie et ce qu’elle nous dit ne font qu’un. Il en est ainsi pour toutes les modalités de la vie : joie, tristesse, angoisse, désespoir.

57Il nous expose les différences de cette parole avec la parole du monde. La parole de vie est incapable de mentir alors que la parole du monde peut feindre, affirmer ce qui n’est pas, elle contient ses conditions de possibilité. Pour bien faire comprendre ces différences il s’appuie à nouveau sur l’expérience de la souffrance. Ainsi la vie nous parle dans toutes les tonalités que nous éprouvons qui ne sont que les diverses manières selon lesquelles la Vie se révèle et nous parle.

58De plus, cette parole présente un caractère particulier qui est la relation entre vérité et vie. La vérité de chacune de ces tonalités, en lesquelles notre existence ne cesse de changer et de nous parler, est la Vérité de la Vie. En Christianisme, la relation entre la vérité et la vie est essentielle et originale, elle est le substrat sur lequel se fonde l’évangile de Jean. La vie est vérité parce qu’elle se révèle à elle-même et que cette autorévélation constitue le fondement de toute vérité concevable. Ainsi toutes les propriétés attribuées à la vérité ne sont que des expressions de cette autorévélation qui ne s’accomplit que dans la Vie et qui est sa Parole, cette Parole de Vérité qui ne ment jamais.

59L’auteur s’interroge sur ce processus d’autorévélation en laquelle la Vie parle d’elle-même. Après avoir rappelé ce qui caractérise la parole du monde et la parole de vie, il reprend une nouvelle fois l’exemple de la souffrance pour expliciter ce processus. La souffrance nous parle en elle-même sans sortir de soi. Cette façon de demeurer en soi-même sans sortir de soi, la philosophie la nomme immanence. L’affectivité en laquelle la vie s’éprouve soi-même et jamais dans le monde, est une réalité « impressionnelle » et affective. C’est uniquement parce qu’elle s’éprouve elle-même et se révèle à soi de manière pathétique, dans l’immanence de cette affectivité, que la Vie est une Parole et une Parole qui parle d’elle-même.

60L’auteur conclut en notant que si cette parole de vie est celle de Dieu, c’est cette parole du Christ en tant que Verbe de Dieu qui va légitimer les paroles déconcertantes qu’Il a prononcées sur Lui-même et dans lesquelles Il affirme être Lui-même cette parole de Dieu.

5. Chapitre VIII : Le Verbe de Dieu. Autojustification des paroles prononcées par le Christ sur lui-même 

61Michel Henry amène le lecteur à une triple question : Comment la Parole de Dieu diffère-t-elle de la parole humaine ? Comment s’exprime-t-elle ? Que dit-elle ? Ces questions sont structurantes pour le propos de Michel Henry.

62Comment la Parole de Dieu diffère-t-elle de la parole humaine ? Pour y répondre, il reprend son analyse de la parole du monde. Dans la conception du langage ordinaire, il note que le langage est marqué par son caractère référentiel où le Dire et son Dit sont dissociés. Or, la tradition judéo-chrétienne propose une autre voie, celle de la Parole de Dieu. Dès lors, une autre Parole est possible. C’est la parole propre à la Vie qui unifie le Dire et le Dit.

63Comment s’exprime-t-elle ? Pour apporter des éléments de réponse, il questionne l’histoire. La Parole de Dieu est créatrice dans la Genèse et donnée à l’homme tout au long de l’Ancien Testament. C’est ainsi qu’elle a parlé par les prophètes avant que le Christ ne s’affirme comme étant lui-même cette Parole, le Verbe de Dieu. Dès lors, Michel Henry accorde une place particulière au prologue de Jean qui se trouve en quelque sorte « à la frontière des deux testaments, éclairant l’un et l’autre » (p. 103).

64Que dit-elle ? La clé que nous propose Michel Henry pour le comprendre, est l’analyse du prologue de Jean. L’élément central du début de l’écrit johannique est l’affirmation de Dieu comme vie absolue qui s’auto-engendre et s’auto-révèle. Alors que la Parole de Dieu était jusqu’à présent dans un mouvement qui s’extériorise, elle est ici intériorisée dans un mouvement trinitaire immanent où le Père est dans le Fils et où le Fils demeure dans le Père. Cette intériorité réciproque « est une intériorité d’amour, qui est leur Amour commun, leur Esprit » (p. 108).

65Cet éclairage du Prologue nous permet de comprendre rétrospectivement la création de l’homme dans la Genèse. Au lieu de la voir comme la création d’un simple être du monde tel que le définit la science, la création de l’homme se comprend comme l’engendrement d’une vie finie dans l’auto-génération de la Vie infinie : Dieu fit l’homme à son image (Gn 1, 26-27 et Gn 9, 6).

66En réalité, le prologue de Jean est à la fois la clé du 4e évangile et son résumé. Plus encore, il confirme les paroles du Christ, tout en étant confirmé par ces dernières. Cette justification mutuelle éclaire les paroles même du Christ qui est la Parole même de la Vie.

67Ainsi, une première justification peut être donnée au discours du Christ : Il connaît Dieu à cause de son origine même. Consubstantielle à la Vie, c’est elle qui parle par le Christ. De ce fait, le témoignage du Christ se suffit à lui-même, nul besoin d’autre : « Celui qui m’a envoyé dit la vérité et c’est de lui que j’ai entendu ce que je dis (Jn 8, 28) » (p. 21).

68La dissociation apparente du discours du Christ que l’on peut voir dans l’évangile entre sa propre parole et celle de Dieu est l’effet d’une sorte de pédagogique du Christ pour introduire dans la compréhension du mystère. D’ailleurs, l’unicité de la parole de Dieu et celle du Christ est bien réelle et elle est affirmée dans Jn 10, 30 : « Moi et le Père nous sommes un ».

69En définitive, le Verbe est bien l’autorévélation de la Vie. Non seulement le Christ parle une toute autre parole que la parole du monde, mais Il est cette parole de la Vie. Michel Henry termine le chapitre VIII en poursuivant sa réflexion par une question : « Où réside pour nous cette légitimation dernière que le Christ est en lui-même ? » (p. 114).

6. Chapitre IX : Paroles du Christ sur la difficulté pour les hommes d’entendre sa Parole

70L’auteur s’interroge sur la difficulté pour les hommes de recevoir et comprendre le message du Christ.

71Le Christ nous révèle le mal. Pour y parvenir, il utilise des paraboles. Michel Henry commence par s’interroger sur la motivation du Christ de parler en paraboles. Si le Christ parle en paraboles c’est qu’elles sont, par l’analogie, le moyen de parler de l’invisible au travers du visible. Puis il quitte cette analyse pour s’engager dans une parabole particulière, celle du semeur à partir de laquelle il met en relief les trois « figures » du mal qui participent à l’étouffement de la parole. Cependant, alors qu’il vient de commenter les deux premières « figures », s’il mentionne la troisième, de manière étonnante, il la quitte aussitôt, pour passer dès la seconde phrase à l’auto-donation de la vie en rappelant le don de Dieu exprimé dans son introduction (Jn 4, 11).

72Le Christ nous révèle que la liberté est un don de Dieu. Ce don de Dieu, l’auteur va l’examiner au travers de « l’exemple » de la liberté de la chair, liberté éprouvée et vécue dans la mise en œuvre de son pouvoir. L’argumentaire de Michel Henry se développe en trois temps. Dans le premier est affirmé que ce pouvoir qui réside dans l’homme, dans son moi, il ne se le donne pas mais il lui est donné, donné en même temps que la vie et son propre moi dans l’auto-donation de la Vie absolue. Dans le second, si ce pouvoir qui réside en l’homme lui est donné alors l’homme est, vis-à-vis de celui-ci, dans une situation « d’impuissance radicale » comme l’affirme le Christ. Michel Henry, posant l’interrogation du sens de cette « impuissance radicale », y répond immédiatement : c’est notre condition de fils. Mais l’homme s’illusionne sur ce pouvoir car, dans la mesure où il en fait l’expérience sensible, il s’imagine que ce pouvoir lui appartient et, en conséquence, se croit maître de lui-même : « Ma vie est à moi ».

73 Michel Henry poursuit pour formuler son interprétation de la cause de l’incompréhension par l’homme de la parole du Verbe. Tout d’abord, parce qu’il s’illusionne sur sa propre nature et donc sur le monde qui l’entoure, le cœur de l’homme devient sourd à toute parole qui vient à lui, dans la mesure où il est centré sur son ego qu’il « idolâtre ». Vivant dans le système de l’égoïsme et donc de la réciprocité, plus rien ne lui importe que lui-même. Mais aussi en raison du mal de l’égoïsme que Michel Henry va s’attacher à expliciter en introduisant l’idée de violence de l’auto-donation. L’auto-donation est violence, car en même temps qu’elle révèle la vie, elle nous révèle la vérité sur nous-mêmes, c’est-à-dire, en déclarant ce que nous sommes, nous soumet à la violence du jugement. Enfin Michel Henry nous explique que ce jugement de notre réalité, dans l’auto-donation de la vie, conduit l’homme à haïr, d’une part, cette vérité et, d’autre part, le Verbe, car Il est révélation de cette vérité. Et donc, c’est lorsque le mal est confronté à cette vérité qu’il devient péché

7. Chapitre X : Paroles du Christ sur la possibilité pour les hommes d'entendre sa Parole »

74La Parole du Christ, qui est Parole de Vie, a été interprétée à tort comme parole du monde. Cette parole du Christ, dans son affirmation qu'il est le Verbe de Dieu, a été interprétée comme « parole du monde » : ceci parce que les hommes identifient spontanément toute parole humaine à la parole du monde. Dans cet ordre de parole, la Parole du Christ, qui est la Parole de la Vie absolue, est en effet inaudible.

75La parole originaire de l'homme est la parole de la vie, et non la parole du monde. En tant que l'homme est un vivant, généré dans la Vie, Fils de Dieu, il porte en lui une parole originaire, « la parole de la vie qui ne cesse de dire à chacun sa propre vie » (p. 128) ; cette parole parle constamment « sous » la parole du monde, qui n'en est qu'une expression.

76L'homme est donc capable d'entendre et de comprendre la Parole du Christ. Il y a donc une « affinité décisive » entre la Parole du Christ et la parole qui parle en nous, comme étant toutes deux des paroles de la Vie. L'homme qui est né de la Vie est donc « prédestiné » à entendre la Parole de Dieu (Rm 8, 29). Cette capacité humaine à entendre la Parole de Dieu traverse tout l'Ancien Testament (exemple : dialogue de Dieu avec Caïn) jusqu'à sa pleine révélation dans la Parole du Christ.

77La compréhension par l'homme de la Parole de Dieu ne résulte pas d'une faculté intellectuelle, mais de sa condition de Fils. La compréhension ne renvoie pas ici, comme dans le discours mondain, au fait de pouvoir saisir des enchaînements d'idées. Il s'agit d'une « possibilité consubstantielle » liée à la condition de Fils de Dieu, à la « naissance intemporelle » (p. 131), par laquelle chaque vivant advient à lui-même dans la Parole de la Vie, qu'est la Parole du Christ.

78Mais le lieu de la naissance à la condition de Fils de Dieu, c'est le cœur, « ce cœur dont procède le mal » (p. 131). C'est la Parole du Christ qui construit la relation à Dieu, dans le cœur. Mais en même, elle la compromet, puisqu'en illuminant le cœur, sa Vérité démasque le mal qui s'y tient (Jn 8, 45). Cependant, le fait que le mal haïsse la vérité prouve la persistance du lien du cœur avec la Parole qui l'engendre à la Vie.

79La relation du vivant à la Vie dépend de la nature de la Parole de la Vie qui l'a engendré ; elle ne peut être rompue aussi longtemps qu'il vit. La Vie absolue (Dieu) s'auto-révèle dans son Verbe ; elle demeure en lui et lui en elle. De même, chaque vivant est donné à soi dans ce Premier Soi vivant ; il demeure dans le Christ et le Christ demeure en lui. Ce lien, c'est « l'immanence de la Vie en chaque vivant » (p. 132), qui ne peut être rompue tant qu'il vit.

80Comment et où entendre cette Parole de la Vie ? Il ne s'agit pas d'entendre, d'écouter, ou de parler dans le sens limité donné par la parole du monde, dans une extériorité à soi, dans « l'apparaître du monde ». La Parole de la Vie ne parle ni du monde, ni dans le monde. Elle « parle la Vie » et le vivant ne peut l'entendre que dans le silence. Elle parle dans le cœur, qui est le lieu unique de la réalité et de la vérité de l'homme, le lieu du Soi.

81Il y a finitude du vivant. La médiation du Verbe opère dans l'engendrement de tout vivant à la vie et ce Verbe est identique au Père. Pour autant, ce Soi est fini, tout comme la parole de la vie qui parle dans la parole humaine. Nul vivant ne peut s'apporter lui-même dans la vie. Il est donné à lui-même, engendré, dans l'autorévélation de Dieu qui est son Verbe : « inévitable médiation du Verbe en toute génération d'un vivant dans la Vie » (p. 137). Le pouvoir du Verbe de donner la Vie est le même pouvoir que celui que déploie en lui le Père (prologue de Jn).

82Le pouvoir du Christ s'exerce, le plus souvent, sur le cœur de l'homme, pour y restaurer la relation avec Dieu. La purification du cœur entraîne la guérison. Le Christ revendique le pouvoir de remettre les péchés, pouvoir de restaurer la vie, qui est l'apanage de Dieu.

83Le Christ a ainsi le pouvoir de donner la vie, de la rendre, de la ressusciter (Jn 11, 25). De l'unité du Verbe et de Dieu dans la génération éternelle de la Vie découlent l'identité du Fils au Père, la divinité du Christ (évangile de Jean).

84Le dynamisme de cette « intériorité réciproque d'amour » (p. 140), c'est son extension à tous les vivants, que demande le Christ au Père (Jn 17). C'est cela le salut, « le partage à tous les vivants d'une joie sans limites » (p. 140).

8. Conclusion : Ecouter la Parole. Ce que le Christ dit à la synagogue de Capharnaüm

85Le plan de cette Conclusion nous semble être le suivant. L’auteur répond dans un premier temps à la question et au problème posés en Introduction (§1), puis il rappelle les conditions de recevabilité de cette réponse (§2 et 3), enfin il examine les trois derniers problèmes pendants et solutions à ces problèmes (§4 à 32)

86En Introduction, Michel Henry présentait le problème motivant la recherche et l’examen menés dans le livre. Pour lui, il s’agit de « voir si [oui ou non, les paroles du Christ] sont capables de légitimer une telle assurance : proférer la Parole de ce Dieu que le Christ dit être lui-même » (p. 14). Le §1 de la Conclusion répond directement à ce problème : « Le Christ a légitimé les déclarations extraordinaires qu’il a formulées à son propre sujet et qui se ramènent à l’affirmation de sa condition divine ». Autrement dit : selon M. Henry, l’examen phénoménologique des paroles du Christ mené tout au long du livre permet de lever tout doute et de conclure à la légitimité de l’assertion par le Christ non seulement de son humanité mais aussi de sa divinité.

87Dans un second temps (§2 et 3), Michel Henry rappelle que cette réponse au problème général motivant l’enquête ne se laisse entendre que sous la condition de souscrire à un concept de la vérité qui n’est pas le concept ordinaire (pour lequel la vérité d’un énoncé est constituée lorsque cet énoncé vient correspondre à un objet extérieur, objet dont l’énoncé prétend dire quelque chose). La Parole du Christ s’autolégitime car elle n’est pas extérieure à son objet, c’est au contraire elle qui fait advenir son objet, lequel objet lui est intérieur. Elle n’est pas parole sur la vie, elle est parole de vie (à la fois au sens où, en elle, la vie se donne et s’exprime mais aussi au sens où elle donne la vie, le génitif « de vie » dans le groupe nominal « parole de vie » est en même temps objectif et subjectif).

88Il termine en examinant les trois derniers problèmes pendants et en donnant les solutions à ces problèmes.

89Premier problème : Comment ne pas rester extérieur à cette vérité vivifiante définie plus haut ? Pour y répondre Michel Henry énonce les conditions à remplir pour ne pas rester extérieur à la vérité vivifiante des Paroles du Christ – et donc aussi pour résoudre le problème. Il faut tout d’abord comprendre ce que signifie « appartenir à la vérité » et savoir le définir, mais aussi ce que signifie la « Vérité » vivifiante à laquelle il s’agit de ne pas rester extérieur et savoir la définir (en donner le concept, bref en produire la philosophie) (§ 7) et encore que le lieu d’un rapport intériorisé à la Vérité est le « cœur » (§9). D’intéressantes comparaisons avec la conception pascalienne du cœur seraient à faire car il est clair que pour Henry, le cœur a ses raisons que la raison non seulement peut connaître mais encore ne doit pas méconnaître, sous peine de ne pas être tout à fait humain ! Il faut aussi nous mettre en état de lire les Ecritures de sorte de les comprendre à partir de leur lieu propre, le cœur. Ceci nécessite le silence, l’expérience de l’auto-affection, l’écoute de la voix des prophètes et du Christ, la juste conception des possibilités et impossibilités du langage humain, la juste expérimentation de l’autoréférence de la Vie en nous.

90Deuxième problème : Comment comprendre la phrase « seul l’Esprit permet de connaître l’Esprit » ? Il y a là comme le notait Dominique Janicaud (dans Le Tournant théologique de la Phénoménologie française) une tautologie dans le raisonnement de Michel Henry. Par ailleurs, comment expliquer que l’Esprit ne parvienne pas à être reconnu par tous ceux qui en participent ? (§ 19). Michel Henry montre que l’explication est à trouver dans le mal : le mal existe et se définit comme « surdité », soit ce qui rend possible et effective une incompréhension de la Vérité, un rapport non intériorisé à elle (§20). C’est l’existence du mal qui explique que l’Esprit ne soit pas reconnu par ceux-là même qui participent de l’Esprit. Nous pouvons découvrir dans cette conclusion les enjeux de l’écoute de la Parole. Il y va du « destin de l’homme » (§21), du « fruit » réel de sa vie et de ses actions (§22 et §23), de sa « conversion » et de sa « régénération » (§24), et aussi de l’humanité elle-même et de la définition qu’on doit en donner. L’expérience religieuse étant pour Henry la preuve de l’humanité et de la liberté de l’homme, on pourrait parler ici de preuve anthropologique : l’homme se définit pour Henry comme « celui qui pourra éprouver et expérimenter en lui la vérité de la Parole du Christ sur lui-même » (p. 153) (ce qui pose le délicat problème – auquel il n’est pas répondu- de savoir si ceux qui ne connaissent pas cette expérience religieuse sont bien humains...). (§25, §26)

91Troisième problème : Ne sommes-nous pas condamnés à rester extérieurs à la Vérité et à la Parole du Christ ? Il y a un cercle persistant : Si « seule l’écoute de la Parole peut nous délivrer du mal » et si le mal empêche l’écoute de la Parole qui pourrait nous condamner à rester extérieurs à la Vérité et à la Parole du Christ ? Pour Michel Henry, la réponse à cette question et la solution à ce problème ont été donnés par l’Incarnation du Christ et son advenue dans l’Histoire. La Parole s’est faite chair (Jean 6, 47-57) et ce qu’il nous en est laissé est et reste pour nous chair substantiellement nourrissante (conséquence déductible des assertions de Henry : les Protestants ont tort alors de voir dans le pain et le vin de simples symboles). Pain, vin de l’eucharistie, Ecritures, sont substantiellement chair du Christ et donnent la Vie. La manducation du Christ est évoquée §29 à §32 avec un réalisme étonnant.

Notes

1 Expression de Tilliette dans le Christ des philosophes.

2 Joseph Ratzinger, La théologie, un état des lieux dans Communio, t XXII, 1997.

3 Michel. Henry, Paroles du Christ, p 87.

4 M. Henry, Incarnation, p. 364.

5  Expression de l'auteur dans Paroles du Christ

6 http : www. cairn. info/article. php ? ID_ARTICLE=ETU_944_0477

Pour citer ce document

Collectif, «Un ouvrage», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 3 / 2017 Un philosophe aux rivages de la foi : Michel Henry, mis à jour le : 19/06/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=591.