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Telos

Telos 4 / 2018 La filiation

Michel Van Aerde

La conscience filiale de Jésus

Article

Texte intégral

Le problème

1Jésus a-t-il eu une conscience progressive de lui-même, comme tout un chacun ? Comment percevait-il sa filiation ? A-t-il grandi dans la perception de sa mission et de son identité ou bien, étant le Verbe du Père, a-t-il eu, dès le début, une connaissance innée, immédiate de sa relation au Père, dans la communion de l’Esprit Saint ? Etait-il omniscient ? Pouvait-il ignorer combien de pains et de poissons la foule avait emporté ou bien le lieu où reposait son ami Lazare ? Posait-il des questions dont il connaissait la réponse ? Comment pouvait-il deviner les pensées intimes de ses interlocuteurs ? A-t-il appris à lire ? Connaissait-il toutes les langues ? Dans la ligne des grands débats christologiques des premiers siècles où l’on s’est interrogé sur l’existence d’une ou deux volontés en Jésus-Christ, pour préciser qu’il y en avait bien deux, y aurait-il maintenant place pour deux personnes, l’une humaine l’autre divine ? ? ? Jésus n’aurait-il été finalement qu’un « chercheur de Dieu » parmi d’autres ?

Comment se présente-t-il dans la culture contemporaine ?

2Le travail du théologien est celui de l’intelligence de la foi, dans un dialogue entre la Tradition et la modernité. Or, dans notre culture contemporaine, la question de la conscience de Jésus se pose de manière tout à fait renouvelée. Que ce soit dans les films,

3Mel Gibson « la Passion de Jésus-Christ », Jésus de Montréal Denis Arcand, etc. ou dans les romans (L’évangile selon Pilate de Eric Emmanuel Schmitt, etc.), on voit Jésus qui grandit, qui devient adolescent, qui est amoureux et qui, petit à petit prend conscience d’une mission à remplir et, ce faisant, d’une identité particulière. Cette approche, dans la grande antiquité, aurait été perçue comme une hérésie, de type arienne, valorisant l’humanité de Jésus au détriment de sa divinité.

4Mais n’a-t-on pas péché par excès opposé dans les siècles précédents, faisant de Jésus une sorte de personnage irréel, extraterrestre, divin et lointain, programmé à mourir « pour nos péchés » ? Relisons rapidement l’héritage et posons à nouveaux frais cette question.

Approche historique

La Tradition1

5A part quelques exceptions comme saint Augustin et saint Grégoire de Nazianze, avant le 16e siècle, il n’y avait pas d’introvertis. Le thème de la conscience de soi est donc un thème récent. Aux premiers siècles de l’Eglise et par la suite, ce n’est pas la conscience comme telle qui faisait question, mais la connaissance de Jésus. Jésus a-t-il dû apprendre quoi que ce soit ? A-t-il donc ignoré quelque chose ? Ou bien Jésus savait-il tout, car étant parfait, il ne pouvait pas ignorer. Mais en ce cas qu’en était-il de son humanité ?

6Les pères de l’Eglise et saint Ambroise parmi les premiers, distingueront différentes formes de connaissance. Il y a d’une part ce que Jésus pouvait ignorer dans l’exercice de sa mission (comme l’heure de la Parousie dont il dit lui-même qu’il ne la connaît pas) et d’autre part ce qu’il ne pouvait ignorer du fait de sa relation immédiate à son Père.

7Au Moyen Age, on va de se demander comment, en Jésus, s’articulent la connaissance divine et la connaissance humaine. Et l’on va distinguer la comprehensio et la visio.

8La visio beatifica (vision béatifique), dira-t-on, est la contemplation du Père, qui nous sera donnée après la mort, dans la vie éternelle. Pour les théologiens du Moyen Age, Jésus en bénéficie dès cette vie. Il contemple tout et, par sa vision du Père, il a un accès immédiat à toute forme de connaissance puisque Dieu a connaissance du monde créé dans sa propre connaissance de lui-même.

9On aboutira à des christologies où l’ontologie a une part déterminante, comme celles du fr Garrigou-Lagrange qui écrit en 19042 :

10« En Jésus ce n’est pas seulement le jugement propre de l’homme et ses petites idées personnelles qui sont remplacées par le jugement de Dieu ; ce n’est pas seulement la volonté propre de l’homme qui est remplacée par celle de Dieu ; mais à la racine de l’intelligence et de la volonté humaines de Jésus, à la racine de sa sainte âme il n’y a pas de moi humain ».

11Et encore : « Il n’y a pas en Jésus une personnalité humaine psychologique et morale subordonnée à sa personnalité ontologique, proprement dite et divine. » C’est ainsi qu’il conclut : « au sujet de l’unique personnalité du Christ nous dirons : Puisque la personnalité ontologique ou personnalité proprement dite du Sauveur est unique et incréée, on ne peut dire qu’il y a en lui une personnalité humaine psychologique et morale, car en lui la conscience humaine du moi n’est pas la conscience d’un moi humain. De même le moi qui en lui est maître de soi par sa liberté humaine n’est pas un moi humain, mais le moi divin du Verbe fait chair. et par suite chaque fois que dans l’Évangile Jésus dit moi, il ne s’agit pas d’un moi humain, mais du moi divin du Fils unique de Dieu, qui opère (ut principium quod) soit par sa nature divine, soit par sa nature humaine.

12Ainsi comme Dieu il conserve, avec le Père et le Saint-Esprit, toutes les créatures dans l’existence, et Jésus comme homme adore, prie, mérite, satisfait, obéit ; produit les actes qui procèdent de ses facultés humaines comme d’un principe prochain ; mais le principe radical qui agit principium quod operatur, c’est le Verbe fait chair, qui donne une valeur infinie à tous ses actes théandriques. »

Les théologiens contemporains

13La question s’est déplacée

14A notre époque la question qui intéresse les théologiens s’est déplacée ainsi que la manière de l’aborder. Elle s’est déplacée de la question de la connaissance à la question de la conscience, la question de la connaissance de soi-même. Sous deux formes : la conscience immédiate de soi-même, (instinctive si l’on veut) et de la conscience réfléchie de soi-même.

15La question qui est posée n’est donc plus seulement celle de la connaissance de Jésus, mais plus exactement de sa conscience, c’est à dire de la connaissance réflexe qu’il avait de son identité. Jésus savait-il qu’il était Fils de Dieu et, si oui, comment ? Savait-il qu’il était le Messie ?

16La manière de l’aborder a changé

17exégèse critique

18Tout d’abord l’exégèse critique nous a appris que ce qui est inspiré dans la Bible, c’est ce que l’auteur a voulu dire (cf Vatican II) et qu’il faut donc considérer les genres littéraires.

19Relecture de Chalcédoine

20Enfin les théologiens relisent les déclarations des grands conciles christologiques, en particulier celui de Chalcédoine (451) en insistant sur la nature humaine de Jésus qu’il ne faut pas minimiser. Dans une antropologie moderne qui considère les acquis de la psychologie, on se trouve porté à poser la question ainsi : si Jésus « est en tout semblable à nous », ne devait-il pas, comme tout homme dans l’histoire de sa croissance et du développement de sa personnalité, prendre conscience de lui-même et de sa mission progressivement ?

21« Suivant donc les saints Pères, nous enseignons tous unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme (composé) d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l'humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et pour notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l'humanité, un seul même Christ, Fils du

22Seigneur, l'unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des deux natures n'étant nullement supprimée à cause de l'union, la propriété de l'une et l'autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais en un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus-Christ. »

23Quelques théologiens contemporains

24Le Cardinal Schönborn rappelle que les évangiles considèrent unanimement que Jésus s'est lui-même révélé comme le messie et le Fils de Dieu. « Comment le pouvait-il si ce n'est dans cette immédiateté que la Tradition nomme visio beatifica ? »

25Deux grands théologiens ont étudié cette question : Carl Rahner et Urs von Balthasar.

26Karl Rahner considère différents niveaux de conscience

27– la conscience réfléchie (qui finalement représente une faible part de la conscience dans son ensemble),

28– le subconscient (de mieux en mieux connu par la psychologie moderne)

29Il distingue le nosse, comme état fondamental de la conscience, une sorte de connaissance intégrale de soi qui permet à l’âme d’affirmer sa propre existence, et le cogitare qui correspond à la connaissance objective.

30Pour Shönborn, la supposée omniscience de Jésus n’est pas une somme indéfinie de connaissance, mais plutôt une compréhension immédiate et en soi des choses, du fait de son union au Père et du fait qu’il est le Verbe créateur. Le Christ n’est ainsi pas omniscient au plan du cogitare mais au niveau du nosse.

31C. Rahner, dans sa réflexion, considère surtout la question de Jésus comme Verbe créateur. Il n’approfondit pas comment se situe, dans la conscience de Jésus, la relation au Père.

32C'est le théologien Urs von Balthasar qui a particulièrement creusé cette question. Pour lui, parce qu’il pose une identité entre mission et personne, chez Jésus, la conscience que Jésus a de lui-même recouvre celle qu’il a de sa mission.

33La conscience non thématique (c'est à dire immédiate) que Jésus a de lui-même correspond depuis toujours à celle qu’il a de sa mission, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas au niveau de la conscience thématique (réflexion objective) un processus historique d'apprentissage.

34Dans la conscience fondamentale qu’il a de lui-même, inséparable de la conscience qu’il a de sa mission, Jésus se perçoit dans sa relation au Père. C’est une conscience trinitaire, la conscience du Fils qui ne vit que par, dans et pour le Père.

Approche biblique

35La démarche du théologien est en général de partir de l’Ecriture pour ensuite consulter la tradition. Ici, nous procédons dans un ordre inverse, car, après avoir écouté ce que dit la

36Tradition et en particulier les spéculations très abstraites de certains théologiens, il est bon de revenir à l’Ecriture et à sa simplicité.

Les évangiles de l’enfance

37Certains disent naïvement que Marie avait pu transmettre à Jésus les paroles de l’ange et que, celui-ci savait donc, dès le début qui il était et quelle était sa mission. Mais il nous faut lire les évangiles de l’enfance avec les données de l’exégèse qui en précisent le genre littéraire. Ce sont des textes écrits la lumière de la Résurrection, pour nous dire comment le Ressuscité est le nouveau Moïse, le nouveau Samuel, etc. pas pour nous raconter précisément et en détail son enfance.

Quelques paroles de Jésus

38Nous trouvons surtout dans saint Jean l’expression de cette conscience missionnaire jaillie de l’expérience d’être aimé du Père, jaillie de sa nature de Fils. Là, Jésus répète très souvent qu’il se sait et se sent mandaté, qu’il y consent de tout son être, que c’est sa nourriture et sa vie. En voici quelques exemples :

  • « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (4,34) ;

  • « Je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends ; et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (5,30) ;

  • « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or, c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donné, mais que je les ressuscite au dernier jour » (6,38-39).

39De nombreuses paroles dans les Evangiles synoptiques laissent aussi deviner les intuitions que Jésus peut avoir de sa mission. En voici quelques exemples :

  • « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti » (Marc 1,38) ;

  • « Aux autres villes aussi il me faut annoncer la bonne nouvelle du Règne de Dieu, car c’est pour cela que j’ai été envoyé » (Luc 4,43)

  • « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie : ‘C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice’. Car je suis venu appeler non les justes, mais les pécheurs » (Mt 9,12-13)

  • « Vous le savez, les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,26-28).

40En somme, Jésus définit son identité par le fait d’être envoyé et manifeste qu’il en a une conscience vive et constante. C’est sa joie. C’est son secret : « Je ne suis jamais seul, car Celui qui m’a envoyé est avec moi » (Jn 8,29). C’est la source de sa douce force, de son enthousiasme à se faire proche des méprisés, de son espérance dans les tempêtes de sa vie, de sa paix dans les ténèbres et jusque sur la croix.

41Cette conscience vive est entretenue par les nuits de dialogue avec Celui qu’il appelle : « mon Père, Abba ». Il faut remarquer que Jésus choisit les lieux et les moments les mieux adaptés pour prier. Il va sur la montagne ou au bord de la mer, dans le désert, et il prie la nuit… Il sait choisir les conditionnements les plus favorables.

Dans un environnement hostile, ne pas intérioriser le regard malveillant, voire assassin

42Un épisode de l’évangile de Luc (4,16-30) est particulièrement révélateur de la conscience que Jésus a de sa mission. Il se rend à Nazareth au début de sa vie publique. Dans la synagogue, le jour du sabbat, il proclame un texte d’Isaïe. Celui-ci déclare que le Messie sera oint pour être envoyé proclamer la joyeuse nouvelle de la libération. Et il annonce que cela se réalise en lui : « Aujourd’hui, cette Écriture est accomplie pour vous qui l’entendez ».

43Jésus doit ensuite affronter une série de réactions très contrastées des gens de chez lui. La foule passe de l’émerveillement à la méfiance puis à l’hostilité et à la haine à son égard. On veut le tuer. « Mais lui, passant au milieu d’eux, alla son chemin ». Cette dernière phrase révèle la conscience profonde que Jésus a de sa mission. Face à la foule en colère, Jésus garde son calme. Il n’est pas fasciné par la violence collective, il ne se laisse pas propulser en bas de la falaise, il n’intériorise pas la violence qui s’exprime à son égard. Il a un cap, une orientation, qui ne sont pas déterminés par son entourage, mais par sa relation au Père et à sa mission. Il continue son chemin…

Des moments forts dans la vie de Jésus

44Le baptême

45Les évangélistes font partir la mission de Jésus de l’expérience déterminante qui est la sienne lors de son baptême dans le Jourdain. La voix du Père se fait entendre : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir » (Mc 1, 10-11). C’est l’expérience spirituelle dans laquelle Dieu se manifeste comme un « Je » qui dit « Tu » à Jésus. Il ne faut pas en conclure comme les « adoptionnistes » que c’est alors que Jésus, homme créé, est adopté par Dieu. Il s’agit de la manifestation d’une relation interpersonnelle déjà existante, et d’une intimité exceptionnelle. C’est, pour Jésus, comme le sera l’expérience de la Transfiguration, une rencontre brûlante qui marque un avant et un après dans la vie de Jésus. « Cette parole3 :

46« Tu es mon Fils bien-aimé » habite maintenant son cœur. La profonde et intense émotion alors ressentie chante en lui au désert et le rend fort pour vaincre les tentations de manipulation, d’exploitation, de succès facile et sans souffrance. C’est elle qui le pousse vers les pécheurs, vers les petits, vers les personnes méprisées dans leur dignité d’enfants bienaimés du Père. C’est elle qui le fortifie, qui le console, qui le fait durcir son visage pour monter jusqu’à Jérusalem.

47La Transfiguration

48Elle doit être considérée comme une expérience spirituelle décisive importante pour lui, plus encore que pour ses apôtres (qui n’ont rien compris), avant sa Passion. Il se trouve en présence de Moïse et d’Elie avec lesquels il parle de son « exode », c’est à dire de sa mission libératrice, mais aussi de sa Pâque et donc de sa mort. La nuée lumineuse figure la présence sensible de Dieu. Ici encore une voix se fait entendre, comme au moment du baptême.

49La résurrection de Lazare

50La lecture qu’en fait Françoise Dolto dans « L’Evangile au risque de la psychanalyse » est intéressante, en particulier dans l’étude qu’elle présente des relations de Lazare avec Jésus. Quoi qu’il en soit, le récit manifeste chez Jésus une forme d’hésitation : il ne va pas voir son ami malade, il se décide finalement, mais il pleure sa mort. Et puis comme mû par un excès d’émotion et par l’insistance de la foi de l’entourage, il invoque son Père et il appelle Lazare « Dehors ! ». Marthe est particulièrement active dans ce processus. Elle commence par un reproche élogieux : « si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ». Elle dit sa foi : « Je sais qu’il ressuscitera, au dernier jour, mais… » Et elle insiste à l’extrême, prenant presque le rôle d’accoucheuse de Jésus à sa fonction de Résurrection (Il lui dit « Je suis la Résurrection et la Vie »), quand elle lui dit fermement : "Maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera"

51Du point de vue de la conscience humaine de Jésus, ce récit présente une incohérence manifeste : Jésus pleure et peu après il ressuscite son ami. Cela montre une conscience progressive de ce qu’il entreprend… Il ne sait pas tout à l’avance. Et il ne faut pas oublier que ce récit est écrit longtemps après l’événement pour nous donner un message théologique plus que pour nous raconter minute par minute ce qui s’est passé. Le récit montre en effet la relation symétrique qui s’établit entre Lazare qui va de la mort à la vie et Jésus qui va de la vie vers la mort. « Allons et mourrons avec lui » dit Thomas, conscient que Jésus se jette dans la gueule du loup en se rendant à Béthanie. « Les Juifs ont décidé de te faire mourir… »

52La rencontre de la Cananéenne

53Il y a encore un passage de l’Evangile qui m’intéresse particulièrement parce qu’il montre que Jésus a une attitude raciste, un peu misogyne, assez brutale, mais qu’il est capable de changer de point de vue s’il rencontre quelqu’un qui lui fait face avec détermination. C’est le cas de la Cananéenne qui lui joue un bon tour en le prenant au mot : « Justement, les petits chiens mangent ce qui tombe de la table de leurs maîtres ». Ne lui avait-il pas dit qu’elle était une chienne, manifestant ainsi qu’il était conditionné par les présupposés de sa race à l’égard des non-juifs ?

Jésus est-il parfait ?

54Les ignorances et les hésitations, enlèveraient-elles quelque chose à la perfection de Jésus ?

55La perfection d’un bébé serait-elle de parler dès les premiers jours et de réciter la table de multiplication ? La perfection d’un homme serait-elle de pouvoir expliquer en détail ce qu’il en est du mystère de la Trinité ? Jésus n’est-il pas Dieu dans sa manière d’être humain ? Parfait dans sa manière de devenir humain, de chercher son chemin, de réfléchir à sa mission, de trouver les mots pour s’exprimer, pour penser ce qu’il comprend peu à peu ? On le voit, il y a dans la théologie abstraite des affirmations qui viennent de présupposés philosophiques non repensés selon lesquels Dieu serait hors de l’histoire, hors du temps, absolument omniscient, impassible, etc. Cette représentation de Dieu est étrangère à celle que perçoit le peuple croyant dans son expérience de l’Alliance. Elle n’est pas du tout celle que nous révèle Jésus dans la vulnérabilité radicale de la croix. Comment Jésus, étant Dieu, peut-il souffrir et mourir ? Cette question qui concerne son corps peut s’étendre à l’aspect intellectuel de son être : comment peut-il ignorer, grandir dans la conscience de lui-même, avoir besoin des autres pour se comprendre lui-même, avoir besoin de paroles vives ? Comment peut-il s’interroger, comment peut-il douter ? Comment peut-il crier : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », Jésus aurait-il menti en prononçant cette phrase, fait semblant, joué la comédie, simplement fait mémoire du verset du psaume, en pensant à sa fin heureuse ? Mais pourquoi ? On connaît la boutade du petit garçon à qui l’on demande « qu’a dit Jésus sur la croix ? » et qui répond que Jésus aurait dit : « Je m’en fous, dans trois jours je ressuscite ! » La perception de certaines théologies savantes est plus proche du gnosticisme que de la foi chrétienne, elles font de Jésus un être qui n’a plus rien de véritablement humain.

Textes récents du Magistère

Le Catéchisme de l’Eglise Catholique

56Après ces différents rappels de la Tradition et de l’Ecriture, relisons ce que nous dit le Catéchisme de l’Eglise catholique, promulgué en 1992 :

57N°425 “Le Nouveau Testament ne laisse planer aucun doute sur la conscience qu'a toujours ue Jésus de se recevoir tout entier de Dieu son Père, de ne faire qu'un avec lui et donc d'être le Fils unique de Dieu, et en ce sens, d'être lui-même Dieu.

58De la même façon, il connaissait le but de sa mission, avec ce qu'elle comportait, son sacrifice "pour que les hommes aient la vie" (Jn 10,10). Mais Jésus avait une conscience humaine de sa divinité et de ce qu'elle impliquait pour sa mission. Dans sa traduction réfléchie, cette conscience participait des conditionnements de toute conscience humaine : elle passait par les mots disponibles de la langue et prenait appui sur les choses, les situations ou les événements rencontrés. Ainsi a-t-elle pu connaître, sur ce plan, un développement, conformément à ce que Saint Luc déclare de la croissance de Jésus, non seulement en taille, mais aussi "en sagesse" et "en grâce" (Lc 2,52).

59L'expérience devait donc aussi, pour l'homme qu'il était, jouer le rôle qui lui revient dans la connaissance des choses qui relèvent précisément de l'expérience.”

60Nous soulignons deux mots dans ce texte : expérience et développement. Jésus a connu une croissance, en taille et en sagesse, en conscience aussi donc. Ce texte simple est remarquablement bien équilibré : Jésus a toujours eu conscience de sa relation au Père, « de se recevoir tout entier du Père ». Par ailleurs il connaissait « le but de sa mission ». Ce sont là des éléments essentiels de sa conscience profonde, intuitive, essentielle. Mais ce fait n’empêche nullement Jésus d’avoir à faire l’expérience de beaucoup de choses pour grandir, croître, dans une connaissance de la vie et des êtres, tout comme dans la « conscience réfléchie » qu’il avait de lui-même et de sa mission.

La Commission théologique internationale

61« La conscience que Jésus avait de lui-même et de sa mission » (1985)

62La question posée concerne le « grand public chrétien »

63« Comment faut-il présenter aux chrétiens d’aujourd’hui la conscience que Jésus a eue d’être le Fils de Dieu et de fonder l’Église, la « communion » qu’il rachetait de son sang ? [1]

64Il ne s’agit pas seulement d’un problème d’école. C’est le grand public chrétien désormais qui interpelle les théologiens et les pasteurs à ce propos. »

65Préciser le rapport à la Bible

66« Il faut d’abord parler de la relation entre l’exégèse ecclésiastico-dogmatique et l’exégèse historico-critique de l’Écriture. Ces difficiles questions d’herméneutique sont particulièrement aiguës dans le champ de notre recherche. Selon la doctrine du deuxième concile du Vatican, l’exégèse de l’Écriture Sainte « doit rechercher ce que les auteurs sacrés ont vraiment voulu dire ».[9]4 »

67Le rapport à la culture contemporaine

68« Une autre question, non moins difficile, surgit dans l’étude de la tradition vivante de l’Église. L’Église et sa théologie vivent dans l’histoire. Afin de proposer une explication de la foi transmise définitivement, il leur est donc nécessaire d’utiliser la langue philosophique de leur temps… »

69Quatre propositions

70NB Statut de la commission :

71« Délibérément, elles n’entrent pas dans les élaborations théologiques qui tâchent de rendre compte de cette donnée de foi. Il n’y sera donc pas question des tentatives de formuler théologiquement comment cette conscience a pu s’articuler dans l’humanité du Christ. »

72– La vie de Jésus témoigne de la conscience de sa relation filiale au Père

73– Jésus connaissait le but de sa mission : annoncer le Règne de Dieu et le rendre déjà présent dans sa personne, ses actes et ses paroles, afin que le monde soit réconcilié avec Dieu et renouvelé. Il a librement accepté la volonté du Père : donner sa vie pour le salut de tous les hommes ; il se savait envoyé par le Père pour servir et pour donner sa vie « pour la multitude » (Mc 14, 24).

74– Jésus a voulu fonder l’Eglise

75« Pour réaliser sa mission salvatrice, Jésus a voulu rassembler les hommes en vue du Royaume et les convoquer autour de lui. En vue de ce dessein, Jésus a posé des actes concrets dont la seule interprétation possible, prise dans leur ensemble, est la préparation de l’Église qui sera constituée définitivement lors des événements de Pâques et de la Pentecôte. Il est donc nécessaire de dire que Jésus a voulu fonder l’Église. »

76– Jésus a aimé tous les hommes.

77La conscience qu’a le Christ d’être envoyé par le Père pour le salut du monde et pour la convocation de tous les hommes dans le Peuple de Dieu implique, mystérieusement, l’amour de tous les hommes, de sorte que tous nous pouvons dire : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20 ; GS 22, 3).

Conclusion : « Qui suis-je ? »

78Une vraie question ou un artifice pédagogique ?

79Serait-ce une simple question pédagogique, une question dont Jésus connaîtrait la réponse, mais qu’il poserait à ses disciples pour les tester ? Se pose-t-il vraiment cette question pour lui-même, comme chacun de nous peut le faire, en ayant des éléments de réponse, des intuitions, mais jamais la pleine clarté ?

80Une question relationnelle

81Jésus pose la question à ses apôtres. Elle comporte deux volets : « qui suis-je ? » et « pour vous ». La question de l’identité est ici posée d’emblée dans un cadre relationnel, c’est déjà significatif d’une identité elle-même relationnelle. Il est soucieux de la conscience que les autres ont de lui. Nous retrouvons ici l’intuition très forte des théologiens qui insistent sur le caractère fondamentalement relationnel de Jésus : à l’égard de son père (conscience de son identité dans la Trinité) et à l’égard des humains (conscience de sa mission). Jésus pouvait-il se comprendre lui-même autrement que dans et par cette relation filiale qui l’unissait à son Père et lui conférait une mission ?

82Une relation subsistante

83Les théologiens parlent de relations subsistantes dans la Trinité. Les personnes divines sont avant tout des relations. Ils parlent aussi d’une relation constitutive de la personne. Ici, pour notre question, nous pourrions aussi parler de relation révélatrice. C’est au sein d’une relation que la conscience s’éveille à elle-même et elle s’éveille donc comme relationnelle.

84Une prise de conscience stimulée par une reconnaissance

85Allons plus avant : Jésus n’a-t-il pas besoin, comme tout être humain, de la parole des autres, de l’échange, des mots des autres, de leur reconnaissance, pour pouvoir mieux percevoir son identité et la place qu’il peut occuper, sa vocation personnelle, et jusqu’à son identité particulière de Fils unique de Dieu ? « Fils de Dieu » est une expression relativement banale à l’époque de Jésus, dans la Bible, le roi est dit fils de Dieu, tout homme est fils de Dieu. C’est avec Jésus que cette expression prend un sens tout à fait spécifique et fort. Jésus n’a-t-il pas besoin d’entendre Pierre lui dire « Tu es le Messie, le Fils de Dieu », bien qu’il le sache déjà, et même si ces mots n’ont pas à cette époque historique le même sens qu’après le Concile de Nicée ? N’a-t-il pas besoin d’entendre dans l’extériorité ce qu’il pressent à l’intime et qui résonne alors en Lui comme une conscience identifiée ? Il confirme à Pierre que ses paroles sont vraies, qu’elles sont inspirées par le Père. Redisons-le, ces mots n’ont pas encore le poids qu’ils auront après la résurrection ni après les Conciles œcuméniques.

86Une prise de conscience ecclésiale progressive de l’identité de Jésus

87Même si, dès le tout début, l’intuition fondamentale était là, parce que la réalité était là, l’identité de Jésus ne s’est révélée à lui-même que progressivement, comme elle ne s’est révélée que progressivement à la conscience claire de l’Eglise. Celle-ci a dû, au cours des grands conciles christologiques, trouver des mots nouveaux, des mots ne se trouvaient pas dans la Bible. Il a fallu donc pour l’Eglise effectuer un déplacement (encore une relation d’altérité, encore une vulnérabilité) : chercher ces mots décisifs dans la culture des autres, dans la culture païenne ! C’est la philosophie grecque qui a permis à l’Eglise d’exprimer sa foi ! Cet effort théologique ne s’est pas fait sans résistance ni difficultés.

88Une conscience qui se construit historiquement

89L’identité, la conscience de Jésus ne s’est perçue explicitement que lentement, par le travail de l’Esprit. Il y a là un rapport à l’humanité, à l’histoire, au devenir, qu’il faut souligner et qui dit quelque chose d’extrêmement important non seulement pour l’identité de Jésus, non seulement pour l’identité du Dieu chrétien, mais plus encore pour l’identité du chrétien. C’est par ce chemin long et sinueux de l’expérience et de l’histoire qu’il se découvre fils dans le Fils, qu’il se découvre en relation avec le Père, dans le Souffle commun du Père et du Logos créateur, enveloppé par une relation qui est une personne vivante, la filiation ! Et c’est là que nous rencontrons notre vocation : celle de devenir des fils de Dieu.

90Une identité à la merci de l’autre…

91N’est-il pas troublant et extrêmement touchant de percevoir que le Verbe de Dieu, sans cesser d’être lui-même, mais en pleine logique d’incarnation, vit le rythme de la création et donc de la croissance, du devenir, se remet physiquement aux mains des hommes à la crèche comme à la croix, et se risque même dans le jeu aventureux de la reconnaissance réciproque ?

92« Je suis », l’expression utilisée pour Moïse devant le buisson ardent signifie « je suis avec toi », car le verbe est à un temps « inaccompli » qui peut être traduit par un futur « je serai qui je serai ». Cette affirmation semble avoir besoin d’une confirmation et besoin de temps pour s’accomplir. On pourrait traduire « tu vas voir ce que tu vas voir » 4ou, tout au contraire, « je serai ce que tu verras ». Comment être avec toi, sinon tel que tu reconnais que je suis ? J’occupe la place que tu m’accordes, en ton cœur et en ton esprit. Je te laisse deviner qui je suis. Je te laisse m’identifier, me nommer, utiliser tes mots pour dire qui je suis et quelle est ma mission. « Dieu est Dieu quand je dis Dieu », dit Maître Eckhart. Certes il existe en lui-même et indépendamment de moi, mais dans mon propre monde intellectuel et conscient, dans ma propre vie, dans mes mots à moi, il ne veut occuper que l’espace que je lui ouvre. Il ne s’impose pas.

93Une identité qui est question

94« Il y a plus dans la question que dans la réponse » écrit E. Lévinas. La question est ouverture à l’infini. Elle n’est pas vide, elle est tout au contraire très riche de sens. Tout au long de l’Evangile, on le voit, Jésus fait question bien plus qu’il n’apporte de réponse. Il est le « paradoxos paradoxon » dit le Chrysostome. En demandant « qui suis-je ? », il se met en question.

95La théologie est aussi parfois présentée comme une série de questions (cf Thomas d’Aquin dans la Somme de Théologie). Jésus met les hommes en question, il met la religion et le

96Temple en question. Il met aussi Dieu en question puisque c’est au nom de Dieu qu’il sera condamné, puisque c’est en tant qu’imposteur qu’il sera exécuté.

97Une identité à la merci d’une méprise, d’une erreur

98« Qui suis-je pour vous ? » Même à supposer que Jésus n’ait posé qu’une question pédagogique, le fait même qu’il procède par questions et non pas par affirmations est tout à fait remarquable et cela dit quelque chose de son être profond. Il est celui qui ne veut pas être protégé. Quand il révèle à Pierre que le Fils de l’Homme va être livré, Pierre s’y oppose, préférant la figure du Messie triomphant à celle du serviteur souffrant. Pierre fait alors obstacle, il est traité de « Satan ». Il n’y a pas de pire qualificatif ! Il est à noter ici que les affirmations théoriques de Pierre sont exactes et que Jésus souligne qu’il ne pourrait pas dire ces mots si cela ne lui était soufflé par l’Esprit Saint. En revanche il n’a rien compris des implications pratiques des titres théoriques qu’il a désignés. S’il a 20/20 en théologie, il a 0/20 en pratique. Il a une orthodoxie, mais il n’a pas d’orthopraxie.

99Jésus ne se protège pas, il ne veut aucune immunité, il se risque dans la vulnérabilité de la relation, condition de l’amour et de l’amitié. C’est vrai au plan physique : la croix en est la révélation incontournable. C’est vrai aussi au plan dogmatique : Jésus se risque à être mal compris, mal interprété, mal identifié. Lui qui est la Vérité ne formule aucun dogme, mais se risque parmi les hommes et donc parmi les erreurs. Où est sa vérité la plus profonde ? Dans des formules abstraites, de simples mots, ou dans cette attitude de vulnérabilité délibérée ? Plus près de la folie que de la logique humaine, sa vérité semble impossible à définir adéquatement avec des mots !

100L’invention de la filiation

101C’est sa nature même que de donner, de pardonner, de se donner, de se livrer. Dieu est relation. Dieu est La relation par excellence. Dieu est amour et Jésus, pour révéler le visage du vrai Dieu, aime jusqu’à l’extrême5.

102L’identité de Jésus n’est pas celle dont l’homme contemporain peut rêver comme self-made-man, ou auto-affirmation dans l’autonomie. C’est une identité totalement relationnelle.

103C’est parce que Jésus vit du Souffle, don de se donner, que la mort ne peut rien sur lui. C’est dans cette relation et parce que son centre de gravité est totalement placé dans le Père, qu’il ressuscite dans une vie sans mort. C’est son être même, dans la vie trinitaire, de ne vivre qu’en relation, par une relation filiale constitutive de sa personne, de n’être que relation, au point d’être La Filiation même. Jésus est l’inventeur de la filiation. Un inventeur ne crée pas ce qu’il invente. On invente une grotte préhistorique quand on la découvre. Et, en même temps, Jésus inaugure en sa vie même la réalité qu’il invente, il devient qui il est. C’est par lui que nous prenons conscience de notre propre identité d’enfants de Dieu, c’est par lui, avec lui et en lui que nous devenons fils et filles de Dieu.

Notes

1 La conscience de Jésus, Christof Cardinal Schönborn, in « Kephas » n°12, octobre-décembre 2004. Cet article reprend depuis la période patristique les éléments apportés par la réflexion des théologiens à la question de la conscience de Jésus. Il a le mérite de présenter d'une façon très claire la pensée de Rahner et de Balthasar

2 L’unique personnalité du Christ Garrigou Lagrange op 1904

3 Comme l’écrit l’évêque de Gatineau, au Canada, Mgr Roger Ebacher (22 mars 2011)

4 Ou, comme traduisait un prédicateur en verve : “Tu verras de quel bois je me chauffe !” reprenant l’image du buisson, bien évidemment…

5 “Il les aima jusqu’au bout” Jn 13, 1-15

Pour citer ce document

Michel Van Aerde, «La conscience filiale de Jésus», Telos [En ligne], Tous les numéros, Telos 4 / 2018 La filiation, mis à jour le : 01/07/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=599.