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Telos

Telos 6 / 2019 La philosophie africaine

Daouda Séne

Les enjeux philosophiques de l’appropriation chez Léopold Sédar Senghor et Marcien Towa

Article

Texte intégral

Introduction

1Le titre que nous avons donné à cet article fait référence à l’appropriation culturelle chez Senghor et Towa. Les œuvres de Senghor et de Towa émanent d’un contexte particulièrement difficile et complexe pour la reconnaissance de l’identité culturelle négro-africaine. En effet, l’après-Seconde Guerre mondiale a vu émerger en Afrique noire des idéologies inscrites dans l’optique de la revendication d’une identité culturelle négro-africaine. Toutefois, même si l’exigence de reconnaissance d’une identité culturelle négro-africaine faisait l’unanimité dans les milieux intellectuels africains et chez les défenseurs de l’égalité entre les hommes, les stratégies de luttes prenaient diverses allures en fonction des enjeux et des éléments privilégiés par les uns et les autres. C’est ainsi que les travaux de Senghor et de Towa surgirent au cœur d’un climat marqué par les polémiques sur la question de la reconnaissance d’une identité propre aux Négro-Africains. Cependant, loin de cette opposition qui caractérise les deux systèmes de pensée, nous essayerons, dans ce travail d’analyser la question de l’appropriation telle quelle est abordée par les deux penseurs pour montrer que, sur certains points, Senghor et Towa se rejoignent dans le principe. En quoi les systèmes de pensée de Senghor et de Towa se rejoignent-ils du point de vue de l’appropriation ? Comment constituent-ils une rupture par rapport à l’unilatéralisme d’un certain modèle d’appropriation symbolisé, entre autres, par la logique unidirectionnelle de la politique culturelle assimilatrice fondée sur la domination d’une culture sur une autre. Ces interrogations majeures inscrivent ces pensées dans la perspective de l’ouverture (de l’appropriation positive), en mettant en place le principe de l’égalité entre les différentes identités culturelles afin de rompre avec la logique de l’imposition qui est tributaire de la domination de certaines identités culturelles sur d’autres.

2Pour répondre à ces différentes questions, nous nous arrêterons sur la thématique de l’appropriation. Nous verrons rapidement ce qu’il en est sous la plume de Vincent Cespedes et de Souleymane Bachir Diagne et nous verrons ce qu’il en est chez Senghor et Towa. Nous tâcherons de voir finalement en quoi l’appropriation permet de fédérer la pensée et de l’un et de l’autre.

1. De l’appropriation

3Arrêtons-nous sur la thématique de l’appropriation. Cette dernière est pour ainsi dire un phénomène universel en tant que tout être humain est habitué à accaparer des biens (matériels, intellectuels, culturels et autres) indispensables pour sa survie. L’humain est capable d’ouverture culturelle, de mettre à distance sa propre culture pour s’ouvrir à la culture de l’autre, voire se l’approprier. Démarche qui ne doit pas se faire à sens unique, de manière unilatérale. La démarche de l’appropriation à sens unique correspond à celle de l’emprise qui « consiste à se rendre maître d’autrui en l’englobant, en le broyant, en l’ayant — comme on dit — « dans le creux de la main ». Dans ce cas, je le force à entrer en moi sans que j’aie à entrer en lui. La dynamique de l’emprise est donc celle d’un mélange tronqué, amputé de la vulnérabilité que j’étends à l’autre : la personne que j’ai dans ma paume, sous ma coupe ou ma tutelle ne m’influence pas en retour. D’ordre hiérarchique, charismatique, psychologique ou parental, mon ascendant sur elle empiète sur sa vie privée, cherche à tout en connaître pour mieux la régir. »1

4L’expression « je le force à entrer en moi sans que j’aie à entrer en lui » montre que « l’emprise » nie la singularité de l’autre, l’identité culturelle de l’autre et œuvre pour l’uniformisation. Il est certes important de nous approprier les avantages que nous offre le monde qui nous entoure, mais il est évident que lorsque l’élément extérieur est perçu comme une menace qui pèse sur notre identité, le repli et l’exclusion s’installent. Une telle appropriation ne favorise pas la fécondation des identités multiples ; il s’agit d’une unification par globalisation. L’unification par globalisation peut susciter une méfiance à l’égard de tout ce qui apparait comme global, mondial ou planétaire. Cette forme d’appropriation est contestée par le philosophe sénégalais, Souleymane Bachir Diagne qui propose une appropriation positive. Ce dont témoigne le propos suivant de Souleymane Bachir Diagne : « Le wax est hollandais, devenu africain, mais il est tellement associé aux Africains que, comme personne ne porte traditionnellement des tenues wax en Europe, on considère qu’une chemise wax par exemple est une tenue africaine ; et voilà que maintenant il revient en Europe avec les chaussures ? Cette circulation-là est vraiment emblématique de ce qui se passe dans notre monde et, encore une fois, il est bon qu’il en soit ainsi. »2

5Et Souleymane Bachir de poursuivre : « Il est vrai que le monde s’européanise, mais aussi qu’il s’indianise, s’africanise, et que c’est une bonne chose. Voilà une manière (…) de penser l’appropriation. »3 Ce propos de Souleymane Bachir Diagne fait de l’appropriation un cadre d’échange, de dialogue et de réciprocité et non de répétition d’un modèle extérieure. Abordons la question de l’appropriation maintenant chez Senghor et Towa

6Rappelons que la politique coloniale a été présentée comme une « mission civilisatrice », dont l’objectif était d’humaniser l’homme noir à travers les idéaux de la civilisation occidentale. À cet effet, l’assimilation symbolisée par l’appropriation négative (appropriation forcée) fut appliquée par les professeurs dans les établissements coloniaux. La politique coloniale exigeait le reniement de l’identité culturelle négro-africaine et une parfaite conformité aux normes de la culture occidentale. En cela, Senghor et Towa préconisent différentes stratégies allant dans le sens de l’appropriation positive pour la reconnaissance de l’identité culturelle négro-africaine.

2. De la pensée towaienne de l’appropriation

7C’est dans ce sens que Towa propose la révolution qui doit déboucher sur la reconnaissance de l’identité culturelle négro-africaine doublée de la conscience de l’altérité. Pour Towa, la liberté de l’homme noir découle d’un projet doublement conçu : d’une part, le Négro-Africain doit s’approprier la science et la technique qui constituent les piliers de la domination occidentale et, d’autre part soumettre sa tradition à une critique philosophique sans complaisance. N’est-ce pas la raison pour laquelle Towa souligne que « notre liberté, c’est-à-dire, l’affirmation de notre humanité dans le monde actuel, passe par l’identification et la maîtrise du principe de la puissance européenne ; car si nous ne nous approprions pas ce principe, si nous ne devenons pas puissants comme l’Europe, jamais nous ne pourrons sérieusement secouer le joug de l’impérialisme européen. Par là nous sommes conduits à adopter une attitude positive, une attitude d’ouverture à l’égard de la civilisation européenne justement pour nous libérer de la domination européenne ? »4

8L’appropriation constitue aux yeux de Towa un aspect fondamental dans la conquête de la liberté négro-africaine, c’est-à-dire d’une reconnaissance de l’identité culturelle négro-africaine. L’appropriation sous la bannière de l’ouverture doit être comprise comme une stratégie de conservation des cultures traditionnelles négro-africaines en les améliorant (s’il est vrai que la faiblesse du soi est tributaire de la fière reprise du passé et d’une volonté de s’enfermer dans la tradition, alors il est évident de reconnaître que l’appropriation sous la bannière de l’ouverture est nécessaire).

9L’ouverture offre au Négro-Africain la possibilité de s’approprier ce que les autres ont de positif, en l’intégrant à ce qui constitue son identité culturelle. En effet, l’interdépendance entre civilisations est prometteuse d’un avenir radieux, elle coïncide avec la reconnaissance des identités multiples. L’enfermement et l’isolement ne font que consolider la thèse des idéologues de l’impérialisme colonial qui attribuent au Négro-Africain le statut d’homme inférieur. Il faut donc dynamiter ce « mûr de Berlin » qui nous sépare de l’autre monde, qui nous singularise, nous isole et nous empêche de nous ouvrir, de nous approprier des apports venant d’autres identités culturelles. À en croire l’auteur d’Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle : « S’emparer du « secret » de l’Occident doit dès lors consister à connaître à fond la civilisation occidentale, à identifier la raison de sa puissance et à l’introduire dans notre propre culture. […] (l’introduction) elle implique que la culture indigène soit révolutionnée de fond en comble, elle implique la rupture avec cette culture, avec notre passé, c’est-à-dire, avec nous-mêmes. »5

10Par introduction, il n’est pas question d’effectuer une addition d’éléments de la culture occidentale avec ceux de la culture traditionnelle négro-africaine en les laissant intacts, il s’agit plutôt de les adopter aux réalités culturelles de l’espace négro-africain. L’appropriation doit se faire d’une manière intelligente. Elle demande un travail sérieux et rigoureux. Il ne s’agit pas d’une soumission aveugle, mais plutôt de voir comment adopter ces formes de l’Occident aux réalités africaines. Il faut savoir distinguer les bienfaits de l’Occident des éléments néfastes. L’appropriation towaienne n’est point un mimétisme, c’est un phénomène qui permet aux peuples de préserver leur originalité et de recouvrer santé et vigueur. Comme telle, l’intégration doit se faire avec les valeurs positives de l’Autre, de l’Occident. Ici, l’ouverture se présente comme une déchirure de soi par auto-révolution.

11Pour rappel, l’auto-révolution témoigne d’une rupture avec tout dogmatisme vis-à-vis de la tradition. La tâche des Africains d’aujourd’hui, ce n’est pas d’exhumer leur passé, mais conquérir le secret de l’Occident afin de l’appliquer à notre situation de continent sous-développé. Pour illustrer sa pensée, Towa convoque le propos suivant de la grande Royale « l’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux… Ce que je propose c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre. »6

12Pour Towa, le choix entre l’essence de soi et sa destruction au profit de l’autre s’impose à tous les peuples qui souhaitent affronter la puissance de l’Occident. À cet effet, Towa prend comme exemple la Chine qui s’est saisie de la puissance de l’Occident, et qui, dans la guerre qui l’opposait à ce dernier est sorti vainqueur. Ce dont témoigne le propos suivant de l’auteur de L’idée d’une philosophie négro-africaine : « avec la science et la technologie, nous accédons à la spécificité européenne (…), le secret de sa puissance et de sa domination. »7 Et Towa de poursuivre : « tous les pays qui ont pu échapper à l’impérialisme européen ont dû se nier pour s’approprier le secret de la puissance européenne. »8 Cependant, avec la science et la technique, nous accédons non seulement à ce qui fait la spécificité et la grandeur de l’Europe, mais aussi à ce qui fait la spécificité du genre humain, car la science et la technologie reposent fondamentalement sur la raison qui est spécifique à l’homme. Mais qu’en est-il chez Senghor ? Comment se caractérise l’appropriation dans la pensée senghorienne ?

3. De la pensée senghorienne de l’appropriation

13La vision humaniste de la politique chez Senghor est contre l’appauvrissement de l’humanité qui coïncide avec le triomphe d’une seule entité culturelle de l’humaine nature. L’Universel senghorien est le lieu d’appropriation et de contribution. Comme tel, il est possible de soutenir la thèse selon laquelle il n’y a pas UNE civilisation, mais des civilisations offrant autant de visages différents de l’aventure humaine. Le danger n’est ni dans la différence ni dans l’appropriation positive qui sont des sources d’enrichissement mutuel, il est plutôt dans la peur de la différence et dans la récusation de l’altérité, et plus encore dans l’indifférence, c’est-à-dire dans l’appropriation imposée.

14Pour le chantre de la négritude, l’assimilation est synonyme d’échanges et de dialogue, d’où l’idée de réciprocité. L’idéologie de la politique de l’appropriation imposée qui est appliquée dans les colonies françaises est aveugle à la différence, elle nie toute identité autre que celle de l’Occident, en imposant un moule homogène, tandis que la vision humaniste de la politique chez Senghor intègre la diversité, en prônant la reconnaissance des identités multiples. Nous passons donc d’une logique unidirectionnelle à une phase d’intenses interactions multidirectionnelles entre toutes les civilisations. La Civilisation de l’Universel prône l’appropriation réciproque, prend en compte l’ensemble des civilisations particulières, met en avant les vertus de « l’Homo-sapiens » et concerne l’Homme : c’est un humanisme. Ce que Senghor appelle « Civilisation de l’Universel », « (C’est) un nouvel humanisme plus humain, parce qu’il aura enfin réuni dans leur totalité les apports de tous les continents, de toutes les races, de toutes les nations. »9 Ces apports permettent de construire un nouveau monde (celui de l’appropriation réciproque) afin de surmonter les divergences et replis identitaires qui étouffent notre époque. Il est donc important d’apprécier les grandes réalisations humaines, où qu’elles puissent être afin d’élargir la compréhension du monde.

15Nous comprenons mieux pourquoi Senghor établit une correspondance entre la philosophie de la négritude et sa vision humaniste de la politique culturelle. En cela, il nous semble important de défendre la négritude, pas simplement parce qu’il s’agit de défendre une culture ou une civilisation, mais parce qu’aujourd’hui, il y a un discours qui ressemble à ceux des années 30. Les discours auxquels nous faisons référence sont ceux qui cherchent à appliquer l’appropriation imposée qui fragilise ou anéantit l’identité culturelle de certaines communautés. Pourquoi est-ce que c’est important de réactualiser et de défendre à nouveau et la pensée senghorienne de la négritude et la théorie senghorienne de l’appropriation réciproque ? Parce que celles-ci postulent l’idée selon laquelle il ne doit pas avoir un point mort qui pèse sur la Civilisation de l’Universel, car à chaque fois que l’identité culturelle d’une communauté est menacée par l’appropriation imposée, à chaque fois que nous disons du mal d’une communauté, c’est un point mort qui pèse sur l’humanité. La pensée senghorienne de la négritude défend toutes les communautés, aussi petites soient-elles. C’est la raison pour laquelle il faut faire revenir dans le champ du discours politique, dans le champ de l’histoire des idées la pensée de la négritude, non pas, encore une fois, pour défendre une communauté, mais pour lutter contre certains discours qui fragilisent l’identité culturelle de certains groupes sociaux. Il faut comprendre que la négritude fait partie, non seulement du patrimoine du peuple africain, mais aussi de celui de toute l’humanité, elle appartient à toute la communauté humaine et tout un chacun peut s’en approprier. Le mouvement dialectique qui structure l’idéologie de la négritude senghorienne pose d’une part, l’Universel comme horizon du particulier et, d’autre part, pense l’Universel comme une sommation de singularités complémentaires : c’est un rendez-vous du donner et du recevoir.

16Chez Senghor, l’appropriation est aussi une affaire de langue. La langue est la manifestation la plus expressive, la plus significative d’une culture. Parler une langue, c’est assumer un monde, une culture. La langue est au cœur de la culture, de la tradition et de l’identité culturelle. N’est-ce pas la raison pour laquelle Senghor affirme : « […] la langue est, en même temps, le véhicule et l’instrument majeur de toute culture » ?10 L’expression « véhicule et instrument majeur de toute culture » est d’une importance capitale dans la mesure où elle fait de la langue un des éléments les plus déterminants de l’identité culturelle. Ce qui attribue à l’expression une charge identitaire. Pour Senghor, la langue est liée à la culture. Ainsi, séparer la linguistique de l’identitaire ne nous parait pas bénéfique. C’est dans cette optique que la conception qu’Amin Maalouf a de la langue nous semble très pertinente : « La langue a vocation à demeurer pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité. »11 Nous voyons donc que la langue constitue l’élément essentiel de l’identité culturelle, elle détermine l’identité de chacun (chaque être humain éprouve le besoin d’une langue identitaire), elle est ce sur quoi repose l’identité culturelle.

17Quant à la « diversité linguistique », elle favorise la compréhension mutuelle et renforce le dialogue interculturel. C’est dans ce sens qu’elle est considérée comme étant « le pivot de toute diversité », c’est-à-dire la racine principale de toute diversité, le pont qui permet d’accéder à l’autre. C’est dans ce sens que le chantre de la négritude prône le bilinguisme entre le français et les langues négro-africaines. Pour lui, le français apporte aux langues négro-africaines un vocabulaire technique et scientifique et une profusion de mots abstraits. Il faut donc dialoguer, procéder à une appropriation réciproque pour s’enrichir mutuellement. C’est dans ce même ordre d’idées que Senghor affirme : « J’estime que c’est un enrichissement que nous, écrivains négro-africains, apportons au français. Le français nous a enrichis, mais, à notre tour, nous avons enrichi le français. »12 Le chantre de la négritude s’exprime en français pour partager des sentiments et des idées qui sont loin d’être universels (faire voir l’identité linguistique africaine dans la langue française), c’est-à-dire des sentiments et des idées qui symbolisent l’identité linguistique négro-africaine. Senghor a écrit en français (langue d’appropriation), mais il a pensé en négro-africain pour montrer que l’appropriation du français devait s’adosser à l’identité négro-africaine et que cette dernière ne s’est pas laissé corrompre dans la rencontre avec l’autre. Pour Senghor, c’est la langue française qui doit s’adapter à la société africaine (et non l’inverse) dans un esprit de dialogue et de partage.

18C’est dans ce sens que le wolof considéré comme une langue négro-africaine a fait, selon Senghor, des emprunts au français vu comme une langue internationale et vice versa. Ce dont témoigne le propos suivant : « […] parmi les emprunts du wolof […], au français (on a) des conjonctions de coordination comme paské (parce que), kom (comme), voire, aujourd’hui, komke (comme que) et piske (puisque) […]. Si, maintenant, nous passons aux emprunts que le français a fait au wolof, nous trouvons, d’abord et naturellement, des mots désignant des réalités africaines, comme « kora », « balafong », etc. »13

19En ce qui concerne les langues négro-africaines, arrêtons-nous un moment et tâchons, dans une brève analyse, d’en dégager les qualités essentielles. Les langues négro-africaines ont le propre d’exprimer les mystères de l’âme noire à l’instar du don de l’image dans l’art nègre. Quant au français, il aura toujours besoin de commenter et d’expliquer la signification des images par des mots abstraits. L’Africain distingue la réalité concrète de la chose et la chose en elle-même, c’est-à-dire ce qui « se cache sous les apparences de toute matière douée de caractères singuliers. »14 Le poète nègre dispose d’un don qui émane de la beauté des langues africaines. Cette beauté des langues africaines permet d’avoir accès à la sous-réalité, à l’être en soi que pénètre le poète africain. Ce qui nous frappe aussi dans l’identité linguistique négro-africaine, c’est la richesse du vocabulaire. « On trouve dix mots pour désigner un même objet, selon qu’il change de forme, de volume, de poids, de couleur, d’usage…Dix mots pour exprimer la même action, selon son intensité, sa rapidité, le sujet qui l’exprime, l’être ou la chose qui en est l’objet. »15 Ce qui importe dans le langage négro-africain, c’est la manière concrète dont s’exprime l’action. Selon l’auteur de Liberté 1, les langues négro-africaines sont essentiellement concrètes. Pour lui, le négro-africain exprime les sentiments et les idées par le moyen de l’image. Tel est, d’une certaine manière, le génie propre à l’identité linguistique négro-africaine. En cela, Senghor estime : « C’est un fait, le français nous a permis d’adresser, au monde et aux autres hommes, nos frères, le message inouï que nous étions seuls à pouvoir lui adresser. Il nous a permis d’apporter, à la Civilisation de l’Universel, une contribution sans laquelle la civilisation du XXe siècle n’eût pas été panhumaine. Il lui aurait manqué cette chaleur de l’âme qui fait l’authenticité de l’homme. »16

20Pour Senghor, la colonisation est objectivement un fait historique (la France est au Sénégal depuis trois cents ans). La France nous a apporté sa langue, ses missionnaires, ses enseignants, ses militaires, etc. N’est-ce pas, la raison pour laquelle, Senghor estime que : « notre milieu n’est plus ouest-africain, il est aussi français, il est international ; pour tout dire, il est afro-français » ?17 L’« afro-français » implique l’enseignement du français et d’une langue indigène qui se fait par appropriation réciproque. À travers ce bilinguisme, il est possible de voir ce qui est profitable à la négritude et ce qui ne l’est pas.

4. De l’appropriation towainne et senghorienne : deux systèmes de pensée qui se rejoignent dans le principe

21Le combat de Towa et celui de Senghor consistent à envisager les voies et moyens susceptibles d'équilibrer les échanges entre l’identité culturelle négro-africaine et celle occidentale, imaginer une démarche dialectique qui doit conduire à l'appropriation afin de reconnaitre et de rehausser l’identité culturelle négro-africaine.

22Pour Towa comme pour Senghor « le triage-appropriation » ou « l’enracinement-assimilation » n’est pas une soumission aveugle à l’Europe ; il s’agit au contraire d’une appropriation judicieuse, car elle permet à l’homme noir de rehausser sa dignité et de sortir de l’aliénation. Ce dont témoigne le propos suivant de Senghor : « Il s’agit d’une assimilation active et judicieuse, qui féconde les civilisations (…) et les fasse sortir de leur stagnation ou renaître de leur décadence. »18 Et Towa de poursuivre l’idée en ces termes : « Seulement cette introduction n’est pas à concevoir comme une simple addition qui laisserait intacts les anciens éléments culturels. »19

23Cette analyse nous conduit à constater qu’aussi bien Senghor que Towa sont d’avis que l’appropriation via la rencontre des cultures est une nécessité vitale pour la réalisation d’une humanité qui respecte l’humain dans toute sa dignité. Ce dont témoigne le propos suivant de Cheikh Moctar Ba : « Loin de les opposer, l’enracinement-assimilation chez Senghor et le triage-appropriation chez Towa font que les doctrines de ces deux penseurs se complètent en inscrivant les perspectives négro-africaines de l’ouverture dans une diversité enrichissante (…). Elle (l’Afrique) doit éviter l’enfermement et s’ouvrir au monde pour affronter un avenir qu’elle contribuera cette fois à bâtir. »20

24Il faut, d’une certaine manière, comprendre que la signification de l’expression senghorienne « enracinement-assimilation » réside dans un processus identique à celui du « triage-appropriation » chez Towa. L’appropriation chez Towa comme chez l’auteur de Liberté 1 permet de conquérir les atouts de l’Europe et intégrer les aspects en congruence avec les cultures africaines. En d’autres termes, le projet d’affirmation de l’identité culturelle négro-africaine se joue simultanément sur la volonté d’assumer les valeurs culturelles négro-africaines et sur l’appropriation du secret de l’Occident. L’appropriation de ce qui nous différencie de l’autre devient chez Towa comme chez Senghor une nécessité en ce sens qu’elle rend possible l’intégration des valeurs positives de l’autre aux valeurs traditionnelles de l’Afrique. Dès lors, l’entreprise s’érige en espace combinatoire entre l’appropriation du secret de l’autre et les valeurs traditionnelles. Les pensées Towaienne et Senghorienne de l’appropriation favorisent non seulement la reconnaissance de l’identité culturelle négro-africaine, mais aussi la participation de cette dernière à la marche du monde. Cependant, l’opposition soutenue entre les deux penseurs mérite d’être repensée et relativisée sur certains points, notamment sur le principe de l’appropriation. Le principe de l’appropriation sous-tendu par la reconnaissance de la diversité et le respect de la différence œuvre pour la rencontre des cultures. En cela, nous considérons que l’appropriation telle qu’elle est abordée par le chantre de la négritude et par l’auteur de L’idée d’une philosophie négro-africaine permet de fédérer la pensée et de l’un et de l’autre.

Conclusion

25Au cours de notre réflexion, nous avons vu que les positions de Towa et celles défendues par Senghor sur la question de l’appropriation se rejoignent dans le principe. En fait, ce dont cette réflexion nous a permis de prendre conscience, c’est que les pensées towaienne et senghorienne de l’appropriation sont fondées non pas sur un caractère unidimensionnel ou unilatéral, mais sur l’apport de tous les peuples de la terre. Nous avons affaire à des systèmes qui œuvrent pour la reconnaissance mutuelle, pour un humanisme qui serait l’œuvre de toutes les identités particulières, un humanisme où sera restaurée la dignité de l’homme et des cultures.

Bibliographie

Essais philosophiques, littéraires et politiques de Senghor et de Towa

SENGHOR, LÉOPOLD SÉDAR (1964), Liberté 1 : Négritude et Humanisme, Paris, Seuil.

SENGHOR, LÉOPOLD SÉDAR (1977), Liberté 3 : Négritude et Civilisation de l’Universel, Paris, Seuil.

SENGHOR, LÉOPOLD SÉDAR (1993), Liberté 5 : Le dialogue des cultures, Paris, Seuil.

TOWA, MARCIEN (1971), Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, Editions CLE.

Articles de Revues

BA, CHEIKH MOCTAR (2014), « Identité et diversité : À la rencontre des cultures chez Léopold Sédar Senghor et Marcien Towa », Revue d’Études Africaines n°1. Littérature, philosophie et art. La francophonie.

Autres livres cités

CESPEDES, VINCENT (2018), Mélangeons-nous : Enquête sur l’alchimie humaine, IIe de France, Matkaline.

DIAGNE, SOULEYMANE BACHIR/AMSELLE, JEAN-LOUP (2018), En quête d’Afrique (s) : Universalisme et pensée décoloniale, Paris, Albin Michel.

LEINER, JACQUELINE (1980), Imaginaire, Langage, Identité culturelle, Négritude, Paris, Editions Jean-Michel Place.

MAALOUF, AMIN (1998), Les identités meurtrières, Paris, Grasset.

Notes

1 Cespedes Vincent, Mélangeons-nous : Enquête sur l’alchimie humaine, IIe de France, Matkaline, octobre 2018, pp.149.150.

2 Diagne, S, B/Amselle, Jean-Loup, En quête d’Afrique (s) : Universalisme et pensée décoloniale, Paris, Albin Michel, 2018, pp.292-293.

3 Ibd., p.287.

4 Towa Marcien, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, Yaoundé, Editions CLE, 1971, pp.55-56.

5 Ibd., p.40.

6 Grande Royale cité par Towa dans Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, op.cit., p.42.

7 Towa Marcien, Essai sur la problématique philosophique dans l’Afrique actuelle, op.cit., p.7.

8 Ibd., p.45.

9 Senghor Léopold Sédar, Liberté 5 : Le dialogue des cultures, Paris, Seuil, 1993, p.108.

10 Ibd., p.191.

11 Maalouf Amin, Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, pp.153-154.

12 Senghor Léopold Sédar, conversations avec Jacqueline Leiner, Dakar (07 mars 1980) ; Leiner Jacqueline : Imaginaire, Langage, Identité culturelle, Négritude, Paris, Editions Jean-Michel Place, 1980, p.153.

13 Senghor Léopold Sédar, Liberté 5 : Le dialogue des cultures, op.cit., p.241.

14 Senghor Léopold Sédar, Liberté 1 : Négritude et Humanisme, Paris, Seuil, 1964, p.162.

15 Ibid., p.159.

16 Senghor Léopold Sédar, Liberté 3 : Négritude et Civilisation de l’Universel, Paris, Seuil, 1977, p.19.

17 Senghor Léopold Sédar, Liberté 1, op.cit., p.14.

18 Senghor Léopold Sédar, Liberté 1, op.cit., p.45.

19 Towa Marcien, op.cit., p.40.

20 Ba Cheikh Moctar : « Identité et diversité : À la rencontre des cultures chez Léopold Sédar Senghor et Marcien Towa», Revue d’Études Africaines n°1. Littérature, philosophie et art. La francophonie. 2014, p.278.

Pour citer ce document

Daouda Séne, «Les enjeux philosophiques de l’appropriation chez Léopold Sédar Senghor et Marcien Towa», Telos [En ligne], Derniers numéros, Telos 6 / 2019 La philosophie africaine, mis à jour le : 03/07/2019, URL : https://journal.domuni.eu:443/telos/index.php?id=613.